Afrique

Le tombeur de Robert Mugabe n’est pas un ange

Les Zimbabwéens attendent du successeur de Mugabe, le «Crocodile», qu’il sauve le pays de la banqueroute jusqu’aux élections

Sur le marché matinal de Mbare, à Harare, beaucoup de clients montraient des signes de fatigue, après avoir enterré la veille, dans la jubilation, trente-cinq années de régime du président Robert Mugabe.

Une femme assise au pied d’un étal écosse des pois. «Je pense que cela va aller mieux, car on souffre ici, explique Joyce Mafaro, qui élève seule trois enfants. Je n’ai trouvé que ce travail, deux à trois heures par jour et je ne gagne que 5 dollars. Avec cela, je peux juste nourrir mes enfants. Aujourd’hui je suis très contente, car Dieu a répondu à nos prières. On a besoin d’emplois!»

Un nouveau président «forcément meilleur»

Les Zimbabwéens sont unanimes à blâmer le «père de la nation» démissionnaire pour l’effondrement de l’économie. «Depuis cinq ans, je suis obligé de travailler au marché, faute de mieux, explique un homme, dans un bon anglais. J’ai terminé le lycée et j’avais de bonnes notes. Mais j’en suis réduit à vendre des carottes sur le marché. Comme les gens n’ont plus de cash, on vend moitié moins qu’avant. On espère tous un changement et le retour des investisseurs, même si on sait que le nouveau président vient de la même famille que Mugabe. Mais il sera forcément meilleur.»

Réfugié en Afrique du Sud depuis le 6 novembre, le «Crocodile» est rentré hier à Harare. C’est ainsi que les Zimbabwéens appellent Emmerson Mnangagwa, le successeur de Mugabe, «rapide et impitoyable» comme l’animal. Ce cacique redouté de la Zanu-PF (parti au pouvoir) était un fidèle de Mugabe depuis quarante ans et son successeur le plus probable. Quand, le 6 novembre, il a été limogé de la vice-présidence pour faire place à Grace Mugabe, qui voulait succéder à son mari, le «Crocodile» a frappé, en organisant le coup d’Etat, donnant le «coup de grâce» au règne de Mugabe.

Rencontre en prison

Agé de 75 ans, ce guérillero marxiste a suivi le même parcours que son ancien chef. Ils se sont d’ailleurs connus dans les années 70 dans une cellule, où tous deux purgeaient une peine de 10 ans de prison. Après l’indépendance du Zimbabwe en 1980, Mnangagwa a occupé une succession de postes ministériels et est devenu le second homme fort du régime.

«Ce n’est pas un démocrate, dit Derek Matyszak, de l’Institut pour les études de sécurité. L’an dernier, il avait fait adopter des lois répressives. On l’accuse aussi d’être responsable de deux vagues de répression. La première visait les Ndebele, l’ethnie du sud du pays, qui aurait fait 20 000 morts entre 1982 et 1987. La seconde, qui a fait 500 morts, était dirigée contre l’opposition pour l’empêcher de gagner l’élection présidentielle de 2008. Il n’y a toutefois pas de preuves de son implication directe dans l’organisation de ces atrocités.»

Intérêts miniers

Depuis 2015, Mnangagwa s’est présenté comme un réformiste. Même les opposants reconnaissent qu’il a des qualités: «Ce juriste habile est aussi un homme d’affaires qui comprend l’économie», estime Eddie Cross, un économiste de l’opposition. Le futur président a des intérêts miniers. «Il contrôle notamment l’exploitation de l’or.» Selon un rapport des Nations unies de 2001, il a aussi fait partie de la trentaine de Zimbabwéens qui se sont enrichis grâce à la contrebande de métaux précieux, le trafic d’armes et de devises en RDC, lors de l’intervention armée du Zimbabwe de 1998 à 2001. Sous sa houlette, l’armée zimbabwéenne avait mis la main sur deux mines de diamants au Kasaï.

En janvier, un journal a publié une photo du «Crocodile» en train de boire dans une tasse portant l’inscription «I’m the boss». Dès vendredi, ce sera fait. Le «Croc» se serait toutefois engagé à gouverner avec l’opposition jusqu’à la prochaine élection présidentielle (prévue en septembre 2018). Mais on peut douter qu’elle soit plus libre que les précédentes. Mnangagwa risquerait d’y perdre le trône qu’il vient de conquérir.

Crainte d'hyperinflation

«Des réformes économiques et politiques seront toutefois une condition de la reprise de l’aide internationale», confie un diplomate européen. Une intervention du FMI, qui a coupé toute négociation depuis 2008, est indispensable. «L’inflation atteint déjà 30% par an et la banque centrale a un découvert de 6,3 milliards de dollars. C’est intenable. Si on ne fait rien, on va retomber dans l’hyperinflation et les conséquences seront terribles pour la population.»

En attendant, aucune précision n’a été donnée sur le sort de «comrade Bob». L’armée avait fait allusion, lundi soir, à des «garanties» données à Mugabe, qui pourrait jouir d’une immunité judiciaire et d’une protection de ses avoirs privés. «Nous souhaitons une commission pour enquêter sur les violations des droits de l’homme, poursuit Cross. Mais nous n’allons pas poursuivre en justice un homme de 93 ans. Il pourra terminer ses jours au Zimbabwe. Par contre, le sort de Grace pourrait être différent.» Détestée dans son pays, l’épouse du vieux combattant aurait accumulé une immense fortune, surtout grâce au trafic de diamants zimbabwéens.

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