Les islamistes d’Ansar Dine qui contrôlent le nord du Mali ont posé des mines lundi autour de la ville de Gao pour se protéger d’éventuelles attaques de rivaux touaregs ou de soldats d’une force ouest-africaine. Mais ils ont aussi poursuivi la destruction de bâtiments religieux musulmans à Tombouctou. Faut-il s’en réjouir? C’est ce deuxième point qui scandalise surtout la communauté internationale, choquée que l’on s’attaque ainsi à des monuments classés depuis jeudi dernier au patrimoine mondial en péril de l’Unesco.

«On se rappelle la violente réaction de la communauté internationale et la suite des événements» en Afghanistan après la destruction des grands bouddhas préislamiques. Or, depuis, l’Afghanistan «ne relève plus la tête»; ainsi, au Maroc, L’Expression se pose la question: «Allons-nous droitement vers l’afghanisation du Mali? Tous les indices le confirment.» Dans le nord du pays, explique Le Monde, la ville vit «depuis trois mois sous la férule des islamistes» qui sont «partisans d’une application stricte de la charia», citant Voice of America. La charia, pour en donner un exemple concret, c’est ce que décrit Jeune Afrique en citant le cas effarant d’un jeune couple qui s’est vu infliger en public «cent coups de cravache pour avoir entretenu une relation hors mariage qui a donné naissance à un enfant».

Pour 24 heures, s’attaquer aux temples, c’est de toute manière un «crime», même si le quotidien vaudois émet de sévères doutes sur l’empressement politique de l’Unesco à «révérer» soudain une forme de polythéisme – Tombouctou, la Cité des 333 saints – alors que pour l’islam d’Ansar Dine, Dieu est unique. Elle se serait ainsi «attiré les foudres des salafistes», car les partisans de l’islam dit pur «se heurtent en Afrique à une pratique très enracinée du culte des saints, concomitante à une conception plus ouverte et moins figée de l’islam». Conclusion: «Voilà la cause de la destruction des mausolées de Tombouctou.» La faute à qui? «A l’Unesco.» Reste qu’«en effaçant la mémoire des musulmans maliens, la secte voudrait dicter sa loi et sa foi», écrit El Watan.

Mais «l’Unesco ne pensait pas déclencher une telle vague de violence», selon Europe 1, qui a interrogé Jean-Michel Djian, professeur à l’Université Paris-8 et spécialiste de l’Afrique. Alors pourquoi les rebelles s’attaquent-ils à ce patrimoine? lui demande le site radiophonique. «Les islamistes qui mettent actuellement la cité africaine à sac connaissent son passé et l’impact de leur geste. Ils s’en prennent pourtant à des symboles sacrés de l’islam. Ils savent ce qu’ils font, mais en même temps, paradoxalement, s’ils le font, c’est d’abord parce qu’ils sont globalement incultes», juge-t-il. «Personne ne comprend pourquoi les extrémistes islamistes s’en prennent à des mausolées qui sont les symboles d’érudits musulmans. C’est paradoxal et incompréhensible», insiste l’universitaire.

Dans Le Point, on lit aussi qu’«en agissant ainsi, les combattants d’Ansar Dine répondent à l’Unesco que ces mausolées ne sont pas un patrimoine, mais des symboles d’idolâtrie», explique André Bourgeot, chercheur au CNRS. «Ces salafistes djihadistes, qui veulent purifier la société, ne reconnaissent qu’un seul Dieu», ajoute le spécialiste du Mali. «Ainsi, tout culte voué aux saints relève pour eux de pratiques païennes.» En résumé, c’est un «choc frontal entre deux branches de l’islam», relève La Croix. «Ils ne veulent aucun intermédiaire entre Dieu et le fidèle», confirme la BBC.

Alors, selon l’islamologue Mathieu Guidère qui s’est confié au Nouvel Observateur, Ansar Dine se définissant clairement comme salafiste, son «aile radicale qui mène les destructions, à peine 50 personnes parmi les combattants, n’est pas les talibans. Ces derniers avaient fait exploser en deux minutes 20 mètres de statues à Bamiyan. Au Mali, les hommes se sont munis de burins et de pioches, alors qu’on sait qu’ils ont des explosifs… Pour l’instant, il n’y a pas de destruction massive et systématique, ni revendications claires de la part des leaders du groupe. Tout cela ressemble à une opération de communication, bien qu’elle soit très mauvaise. Selon moi, c’était la seule manière d’attirer l’attention sur eux afin de se positionner comme seul interlocuteur.»

Car il faut savoir aussi que «ces destructions interviennent au lendemain du sommet de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) qui s’est tenu en Côte d’Ivoire» vendredi dernier. C’est le décryptage, plus politique et militaire, que tente Le Quotidien d’Oran: selon lui, «l’Afrique s’apprête, prochainement, à envoyer ses troupes au nord du Mali pour en finir avec ce que la CEDEAO qualifie d’organisations terroristes qui ont pris le pouvoir aux portes sud de l’Algérie». Quoi qu’il en soit, des symboles religieux et – plus largement – culturels, voire touristiques, sont une nouvelle fois instrumentalisés au cœur d’un conflit que la communauté internationale est, pour l’instant en tout cas, bien incapable de résoudre. Et demeurent les cris d’orfraie face à ces actes au Mali et à l’étranger.