Au son retrouvé des tam-tams que les jihadistes avaient proscrits, Tombouctou a fêté samedi «Papa François Hollande», le «grand libérateur du Mali». Mais à la «joie totale» se mêlait la crainte que les islamistes ne reviennent sitôt les Français partis.

Sur les pancartes brandies par la foule, François Hollande est «l’ange qui arrête la calamité», «le sauveur». Dès que surgissent la demi-douzaine de blindés français protégeant le cortège du chef de l’Etat français et du président de transition du Mali, Dioncounda Traoré, les «merci» fusent.

Le sable de la place Sankoré, soigneusement balayé au petit matin par des femmes, est à présent piétiné par la foule. «Mali, France!», ou encore «merci Papa François Hollande», hurle la foule dansant au son des percussions endiablées.

Parmi les milliers de turbans et foulards colorés, Ravi Maïga porte un grand habit blanc orné de broderies tombouctiennes. «Hollande est mon messie parce qu’il a apporté la bonne nouvelle et arrêté l’action des jihadistes qui voulaient progresser vers le sud», affirme gravement l’homme de 67 ans, «troisième adjoint au maire de la commune urbaine de Tombouctou».

«Mais un adage dit: +quand vous tuez un serpent, il faut le décapiter+», glisse l’ancien professeur. «Et tant que les chefs des jihadistes - les Algériens Abou Zeïd, Mokhtar Belmokhtar et consorts - ne seront pas arrêtés, ça va continuer... Alors la population de Tombouctou a cette appréhension légitime: elle ne se sent pas encore totalement sécurisée.»

Quand les présidents français et maliens entrent dans le centre Ahmed Baba de conservation des manuscrits anciens, Ahmed Diallo est rayonnant. «C’est là où les islamistes logeaient», la semaine dernière encore, assure ce petit commerçant de 37 ans, en voisin.

«C’étaient ceux d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) et d’autres. Je les voyais prier à part, cuisiner des boulettes de farine dans le sable chauffé. Ils avaient des kalachnikovs, des fusils-mitrailleurs sur leurs pick-up. Ils faisaient très peur et se méfiaient de tout le monde, même de moi quand j’allais seulement balayer la mosquée le matin.»

«Très forts pour la guerilla»

Pour fêter la «libération», de vieux drapeaux français et maliens ont été ressortis par d’ «anciens combattants». «C’est la joie totale», dit le sergent à la retraite Lutini Aboubakrine, 64 ans, au côté d’un Malien «né en 1926», qui dit avoir servi «la France en Indochine».

«Mais il ne faudrait pas que la France nous laisse trop rapidement», ajoute le sergent Aboubakrine. «Les islamistes ont été très affaiblis, il ne reste que de petits groupes dans les montagnes, le désert, ou cachés parmi les réfugiés. Mais ce sont des hommes très forts pour la guérilla.»

Applaudissant au passage du convoi franco-malien, Litnin Al Ghali Diarra, chauffeur bambara de 32 ans, juge qu’avec les troupes africaines qui doivent prendre le relais, «ce ne sera pas pareil». «Elles n’ont pas les avions de combat ni tous les moyens logistiques, les appareils très sophistiqués pour savoir où les jihadistes se cachent dans le désert.»

Six jours après sa reconquête sans aucun combat, la ville reste à moitié vide, les habitants qui avaient fui n’étant pas encore rentrés.

«Quand (le président français) Jacques Chirac était venu à Tombouctou (en 2003), il y avait des centaines de chameaux partout sur son parcours», se souvient le tailleur Abdou Alboukadar Touré, 70 ans. Aujourd’hui, «ce n’est pas une vraie fête, il y a la crainte que des islamistes viennent avec des explosifs sur eux».

Papa Mahamane Sidi, Songhaï de 32 ans revendiquant être «le seul taxi de Tombouctou», entend faire passer un «message aux Français»: «ne partez pas trop vite, restez encore. Pour notre sécurité totale».

Inquiétude de la communauté internationale

De son côté, l’ONU a appelé vendredi l’armée malienne à «protéger l’ensemble des populations» après des informations faisant état de «représailles contre les civils de souche touareg et arabe» imputées aux forces maliennes lors de leur offensive contre les insurgés islamistes.

«Je demande à l’armée malienne de s’acquitter de la responsabilité qui lui incombe de protéger l’ensemble des populations, indépendamment de leur race ou de leur groupe éthnique», a déclaré Adama Dieng, conseiller spécial du Secrétaire général de l’ONU pour la prévention du génocide, se disant «profondément préoccupé par le risque de représailles contre des civils de souche touareg et arabe».

«Il a été fait état de graves violations des droits de l’homme commises par l’armée malienne, y compris des exécutions sommaires et des disparitions, à Sevaré, Mopti, Niono et dans d’autres villes à proximité des zones de combat», a ajouté le conseiller spécial.

«Il y aurait eu également des lynchages et des pillages de biens appartenant à des communautés arabes et touaregs. Ces communautés seraient accusées d’aider des groupes armés du simple fait de leur appartenance ethnique», a-t-il précisé.

Amnesty International a notamment dénoncé vendredi dans un rapport une «vingtaine» d’exécutions extrajudiciaires de civils par l’armée malienne dans le nord du pays. Human Rights Watch avait de son côté demandé jeudi que des observateurs internationaux chargés des droits de l’homme se joignent aux forces internationales qui doivent être déployées au Mali.