Ils ne veulent plus parler aux journalistes, même étrangers. A Saint-Léonard-de-Noblat, commune rurale de la Haute-Vienne située à vingt kilomètres de Limoges, le couple d’agriculteurs retraités à l’origine de l’affaire du coq Maurice digère en silence sa défaite judiciaire. «On les a fait passer pour des rurbains alors que nous sommes en plein cœur du Limousin, dans cette France profonde qui rime avec campagne et paysans» s’énerve un adjoint au maire, contacté au téléphone sur les conseils d’une journaliste du Populaire du Centre.

L’affaire du coq Maurice ne vous dit rien? Alors faites illico une recherche sur internet. Le New York Times, le quotidien régional Sud Ouest évidemment, mais aussi des télévisions étrangères et des journaux nationaux comme Le Parisien ont tous, jeudi 5 septembre, salué la décision du tribunal de Rochefort (Charente-Maritime) de laisser chanter chaque matin le coq le plus tonitruant de l’Hexagone dans le jardin de sa propriétaire, à Saint-Pierre-d’Oléron, sur l’île du même nom. Plus qu’un simple contentieux, un symbole: «Que les gens viennent en vacances, d’accord. Mais ils doivent tolérer le bruit. Pourquoi pas une loi Maurice pour protéger tous les bruits ruraux? Les voisins? Il faudra qu’ils s’adaptent», s’est félicitée, devant les micros, celle à qui la justice a donné raison, après une audience en juillet et un mois et demi de délibérations: Corinne Fesseau, une chanteuse locale retraitée, connue pour donner facilement de la voix.

Retrouvez l’affaire du coq de Cartigny, passé devant la justice genevoise en 1987: Et le coq qui chantait un peu trop fort fut acquitté…

Nuisance peu «matérialisées»

Sur le plan juridique, l’affaire est presque une caricature. D’un côté, l’originale propriétaire d’un coq qu’elle adopta comme poussin – il recevra, en son nom, 1000 euros de dommages et intérêts – dont l’organe, à l’aube, réveille les maisons voisines. De l’autre, des touristes ou assimilés, demandeurs de quiétude estivale, même si les bruits de la campagne leur sont familiers. Le juge de Rochefort a pointé le fait que les plaignants n’avaient guère «matérialisé» les nuisances «excessives et permanentes» du coq Maurice, constatées seulement deux jours au petit matin par un huissier. Il a aussi constaté que rien, dans le droit français, ne peut empêcher un volatile de chanter hors de l’hypercentre d’une ville, même si la taille des poulaillers est, elle, réglementée. Pourquoi, alors, en être arrivé là dans un pays dont le coq «gaulois» est l’emblème depuis le Moyen Age, et celui de son équipe de football? «Les plaignants ont été mal conseillés. Ils n’ont pas compris que pour le public français, le coq aura toujours raison», souriait, au sortir du tribunal, Julien Papineau, avocat de la propriétaire du gallinacé.

Ils ont surtout été dépassés par une affaire révélatrice des tensions dans les régions touristiques qui souhaitent conserver leur authenticité, tout en profitant de l’afflux de visiteurs. «C’est facile d’opposer une France à l’autre, déplorait le week-end dernier Vincent Huberdeau, leur avocat, dans Le Populaire du Centre. Sauf que la notion de bon voisinage est aussi une valeur importante.». Preuve que cette rébellion anti-coq n’est d’ailleurs pas un acte isolé en France, d’autres ont défrayé la chronique. Dans l’Oise, plus près de Paris, le propriétaire d’un spécimen aussi bruyant que Maurice a même perdu en justice devant sa voisine hôtesse de l’air, en mal de sommeil entre deux avions. Sur Facebook, 43 000 amis avaient pris fait et cause pour son «Coco». Mieux: deux autres affaires ont, dans le passé, opposé voisins et gallinacés dans les Ardennes et dans le Périgord. «La France n’est pas divisée entre ruraux et rurbains, mais entre pro-coqs et anti-coqs. C’est une vieille querelle. Le chant du coq a un côté agressif, dominant, énervant. C’est comme ça», peut-on lire cette semaine dans la revue 30 millions d’amis.

Maurice, symbole d’une montée de l'intolérance

Et Maurice dans tout ça? Le coq de Saint-Pierre-d’Oléron a été photographié sous toutes les coutures, filmé, presque interviewé puisque des micros l’attendaient dès potron-minet. Pensez: recevoir la visite du correspondant du New York Times, venu voir Maurice en juin dans sa villégiature vendéenne! «Le cas de ce coq symbolise les valeurs rurales françaises menacées», avait écrit le quotidien américain. A moins qu’il ne démontre, surtout, la montée de l’intolérance entre voisins, et de l’incapacité de communiquer, dans un pays où, selon un sondage de l’IFOP en 2018, 85% des Français reconnaissent avoir «de plus en plus d’indifférence à l’égard des autres» et 76% déplorent «un repli individualiste préoccupant».