«Tôt dans la prochaine législature signifie exactement ce que cela veut dire. Ce sera dans les deux ans, évidemment.» Cette courte réponse de Tony Blair au dirigeant conservateur William Hague, lors de l'heure des questions au premier ministre mercredi après-midi à la Chambre des communes, a pris de court tout le Royaume-Uni. Pour la première fois, le gouvernement britannique s'est engagé sur un calendrier sur la monnaie unique.

Cette petite phrase a trois conséquences: en cas de réélection des travaillistes au pouvoir, elle implique une analyse rapide des conditions économiques de convergence (les fameux «tests») et, si ses conclusions sont positives, un référendum populaire sur l'euro qui pourrait se tenir à l'automne prochain déjà; elle replace l'adhésion à la monnaie unique et, plus largement, le rôle de la Grande-Bretagne au sein de l'Union européenne au centre de la campagne pour les prochaines élections générales; enfin, elle signale la toute proximité de ces élections, confirmant le sentiment des observateurs qu'elles se tiendront début mai. Du reste, Tony Blair a livré jeudi un long discours devant une école du nord de Londres, détaillant ses plans pour une société plus juste en matière d'éducation et de sécurité, un programme électoral en bonne et due forme.

En décidant d'annoncer presque à la hussarde son calendrier sur un sujet aussi controversé que l'euro, Tony Blair a volontairement surpris la classe politique – son propre parti compris. De cette manière, il fait d'une pierre plusieurs coups. Envers ses propres troupes, il dissipe le flottement créé par l'affaire des passeports des frères Hinduja, qui l'a obligé à limoger son fidèle allié proeuropéen Peter Mandelson du poste de ministre pour l'Irlande du Nord. Il coupe l'herbe sous les pieds de son chancelier de l'Echiquier, Gordon Brown, beaucoup plus réservé sur le sujet: le ministre des Finances espérait ralentir encore le processus en ajoutant aux cinq «tests» de convergence économique la nécessité d'une victoire très nette lors d'un référendum. Enfin, il sonne le début effectif de la campagne en vue de sa réélection – et l'engagement des électeurs travaillistes est déterminant si Tony Blair entend rassembler une majorité aussi confortable que lors de l'actuelle législature.

De l'autre côté, le premier ministre place les conservateurs sur la défensive et les oblige à tenter un tout pour le tout autour de la monnaie unique. Cette stratégie à double tranchant a déjà partiellement réussi: Michael Portillo, en charge des finances au sein de l'opposition conservatrice, s'est empressé de comparer l'annonce de Tony Blair à «l'arrêt de mort de la livre». Il a ajouté que, malgré la promesse d'un référendum qui serait probablement «faussé par une campagne massive payée par l'argent des contribuables», la dernière chance de sauver la monnaie britannique serait de mener les conservateurs, qui sont crédités de 15% de moins que les travaillistes, au pouvoir lors des élections anticipées.

Les tories entendent exploiter le sentiment hostile à la monnaie unique, très fort en Grande-Bretagne (70% des sondés lors de la dernière enquête d'un institut indépendant). Ils s'appuieront sur une partie (minoritaire) du monde des affaires, réunie autour du groupe Business for Sterling. Un rapport du Fonds monétaire international, publié cette semaine, amène de l'eau à leur moulin: le FMI estime que le Royaume-Uni connaîtrait aujourd'hui une inflation plus élevée s'il avait dû s'aligner sur les taux d'intérêt pratiqués par les pays de la zone euro.

Tony Blair, qui de Berlin à Cahors se profile davantage sur la scène européenne, cherche aussi à tirer bénéfice de la légère remontée de la monnaie unique face à la livre sterling. Une décision sur l'euro est préférable si elle intervient hors d'un climat tendu par un fort déséquilibre monétaire. L'industrie automobile, très sensible aux écarts de devises, vient de donner plusieurs signaux attestant cette détente.