Près d'un an après la question irakienne, c'est un dossier d'apparence pourtant banale qui pèse sur l'avenir politique de Tony Blair: l'introduction d'un nouveau régime d'écolage universitaire. Pourtant, sur un sujet qu'il qualifie lui-même de baromètre crucial de sa capacité à réformer la société britannique, le premier ministre est en posture moins favorable que, voici onze mois, sur l'engagement de l'armée contre Saddam Hussein. Même si l'opposition d'une partie de ses propres députés semble fondre, la victoire du projet le 27 janvier est loin d'être assurée. Combiné à la publication, le jour suivant, du rapport du juge Hutton sur le suicide de l'expert en armement David Kelly, dont les conclusions risquent d'être embarrassantes pour le chef du gouvernement, le résultat de ce vote pourrait déterminer la suite de la carrière du locataire du 10, Downing Street.

Paiement rétroactif

La proposition gouvernementale se résume ainsi: au lieu d'un écolage annuel uniforme, fixé aujourd'hui à 1125 livres (2200 francs) par étudiant, payable à l'inscription, les candidats à l'université ne paieraient leur taxe, désormais variable suivant les établissements et les cours (jusqu'à concurrence de 3000 livres par an), que rétroactivement, à partir du moment où ils gagneraient 15 000 livres par an. L'objectif est triple: combler partiellement l'écart grandissant, qui a explosé à 11 milliards de livres avec l'augmentation importante du nombre d'étudiants, entre ce que perçoivent les universités et le coût effectif des cours; supprimer une barrière financière initiale pour les étudiants issus de milieux modestes; et surtout faire supporter cet effort par ceux qui en bénéficieront, et non par l'ensemble des contribuables.

Tony Blair ne peut s'en prendre qu'à lui-même si une simple réforme du financement des universités entraîne de tels remous politiques. D'abord, il brise une promesse électorale vieille d'à peine trois ans: «Nous n'introduirons pas d'augmentation des taxes universitaires, et du reste nous avons légiféré pour l'empêcher», disait noir sur blanc le manifeste du Labour en juin 2001. Ensuite, cet important changement est introduit sans la moindre consultation avec les milieux concernés. Enfin, ce texte s'inscrit dans une série de dossiers (Irak, réforme hospitalière, réforme de la chambre des lords) où la position du premier ministre est en opposition frontale avec le cœur de son parti.

Aide aux étudiants pauvres

En décembre dernier, 157 députés travaillistes signaient une pétition demandant au gouvernement de faire marche arrière. Depuis, pour rallier des rebelles qu'il a accusés de «trahir la nation», Tony Blair a arrondi quelques angles, accroissant notamment l'aide aux étudiants pauvres et promettant un effacement de toute dette universitaire après 25 ans. Et Gordon Brown, qu'on disait réticent, a mis tout son poids derrière la réforme.

Du coup, la rébellion donne des signes de mollesse, mais cela suffira-t-il? Nick Brown, ancien ministre de l'Agriculture devenu un des leaders de la rébellion, demeure fondamentalement opposé à deux principes: l'endettement estudiantin, qui pourrait atteindre 30 000 livres au sortir des études, et surtout la création d'un marché du savoir. «Croire que le plafond proposé de 3000 livres d'écolage annuel va tenir longtemps est illusoire, confie-t-il. Cambridge ou Oxford taxent déjà les étudiants étrangers jusqu'à 18 000 livres par cours, cela donne une idée de la pression que les universités les plus prestigieuses vont exercer pour pouvoir augmenter leur écolage. Et au lieu d'inciter davantage d'étudiants, en particulier d'une base sociale pauvre, à embrasser des études supérieures, on renforcera le système anglais de classe.» Les opposants estiment aussi que les étudiants de la classe moyenne, qui ne bénéficieront d'aucune bourse, crouleront sous les dettes au moment d'entrer dans la vie active.

Si les mouvements estudiantins sont unanimes à condamner le projet de loi, les universités sont divisées. Richard Sykes, recteur de l'Imperial College de Londres, représente les grandes universités favorables au projet: «Il est à la fois juste et indispensable, car s'il échoue nous ne pourront plus régater financièrement au niveau mondial.» Mais Michael Thorne, recteur de l'East London University, dont 44% des étudiants sont déjà exemptés d'écolage pour cause de manque de moyens (contre 9% à Oxford), craint pour l'avenir de son établissement, qui risque de devenir un campus des défavorisés, privé de moyens.