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Tony Blair: «Je n’abandonnerai jamais l’espoir de rester dans l’UE»

Tony Blair devenait premier ministre britannique il y a juste 20 ans. Aujourd'hui, il dit son amertume après le vote en faveur du Brexit. Il s'est confié à quelques médias, dont «Le Temps»

Il y a exactement vingt ans, le 1er mai 1997, Tony Blair remportait les élections législatives au Royaume-Uni. Aujourd’hui retiré de la vie politique active, enrichi par son travail de «conseiller» auprès d’institutions financières et de multiples gouvernements – souvent controversés –, l’ancien premier ministre britannique s’exprime régulièrement depuis le vote en faveur du Brexit, qu’il juge une grave erreur.

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Il rejette toute responsabilité dans ce vote, refusant l’idée que sa politique a creusé les inégalités menant au populisme. Il estime aussi que l’opinion britannique sur le Brexit pourrait s’inverser dans les années à venir, quand les difficultés du retrait de l’Union Européenne deviendront apparentes. Alors que des élections législatives anticipées sont prévues au Royaume-Uni le 8 juin, il a reçu dans ses luxueux bureaux du centre de Londres un groupe d’une dizaine de correspondants européens, dont celui du Temps.

Le Temps: Vingt ans après votre élection, acceptez-vous une part de responsabilité dans l’état du pays – inégalités, délaissés de la mondialisation… –qui a poussé les Britanniques à voter pour le Brexit?

Tony Blair: Le Brexit est une erreur très sérieuse. Pour moi, c’est très triste. Mais il est important de se rappeler que la victoire du Brexit n’était pas 65%-35%, mais 52%-48%. Au total, seize millions de personnes ont voté pour rester dans l’Union Européenne. En comparaison, pour remporter des élections législatives, il suffit en général de treize millions de voix. La participation était élevée et beaucoup de gens ont voté «remain». Je ne crois pas que l’attitude des Britanniques ait changé si profondément que ça (depuis vingt ans).

– Mais le problème est que l’offre économique que vous apportiez, l’ouverture à la mondialisation, a cessé de marcher et d’apporter la prospérité?

– Il y a eu la crise financière... Et la mondialisation apporte de profonds changements. Mais la réponse à nos problèmes n’est pas de se fermer au reste du monde. Si j’avais été au pouvoir ces dix dernières années, j’aurais sûrement fait les choses différemment. Mais l’attitude de base, qui est d’avoir un esprit d’ouverture, d’accepter la mondialisation comme un fait, d’en accepter les bénéfices mais de se préparer à ses conséquences, demeure la bonne approche. Tenter d’arrêter la mondialisation pousse vers l’isolationnisme, le protectionnisme, ou des batailles contre l’immigration comme vous pouvez en voir partout en Europe actuellement. C’est un cul-de-sac.

– En 2004, vous avez décidé d’ouvrir les frontières aux nouveaux pays membres de l’UE, avant la fin de la période de transition. Cela a provoqué un fort afflux d’immigrants d’Europe de l’Est. Etait-ce une erreur?

– La plupart des arrivées se sont produites après 2011 et la fin de la période de transition. Et puis, regardez les chiffres de l’immigration de près : la moitié seulement vient de l’UE. Parmi ceux-là, une large partie vient avec un emploi qui les attend. Vous avez aussi les étudiants, les 20000 travailleurs saisonniers rien que dans l’agriculture… On a besoin de ces personnes. Les Britanniques peuvent poser candidature à ces emplois, mais ils ne le font pas. La seule catégorie pour laquelle il puisse y avoir un doute, ce sont les gens qui viennent sans avoir d’emploi. Mais la majorité d’entre eux se retrouve à Londres dans la restauration, les usines agroalimentaires… Empêcher un Polonais de travailler dans un bar à Londres ne va pas donner un emploi à un chômeur dans le nord-est de l’Angleterre. Le pire est que le prix que le Royaume-Uni va payer pour arrêter ces gens de venir sera de sortir du marché unique, ce qui est économiquement très négatif. C’est extraordinaire. C’est pour cela que je crois que ce débat est loin d’être terminé.

–Pensez-vous que les Britanniques peuvent encore changer d’avis sur le Brexit?

– Le Brexit aura lieu si le gouvernement réussit à faire ce qu’il a promis, à savoir mettre en place une nouvelle relation avec l’Europe qui apporte exactement les mêmes avantages économiques que ceux qu’on a maintenant. Mais je ne comprends pas comment il compte y arriver. Ne vous trompez pas : je ne dis pas qu’il faut défier la volonté du peuple, mais que la volonté du peuple pourrait changer quand il connaitra exactement les termes de notre sortie. C’est comme accepter d’acheter une maison qu’on ne l’a pas encore vu, dont on n’a pas étudié la structure, dans un voisinage qu’on n’a pas visité. Quand on aura fait tout ça, il est possible qu’on dise : finalement, on n’est pas si sûr…

– Pourquoi les Britanniques changeraient-ils d’avis?

– Les gens n’ont pas compris la différence entre faire partie du marché unique, et avoir un simple accord de libre-échange avec l’UE. C’est pourtant fondamental. Les gens trouvent cela technique, mais des centaines de milliers d’emplois en dépendent. Quand cela commencera à devenir apparent, le débat changera.

– Mais est-ce que vous souhaitez que le Royaume-Uni reste simplement dans le marché unique, ou qu’il reste dans l’UE?

– Personnellement, je n’abandonnerai jamais l’espoir de rester dans l’UE. Mais je dois vous avertir: la plupart des gens vous dirait que je me trompe complètement. Je pense pourtant qu’ils hésiteront quand ils verront les détails (du Brexit).

– La première ministre Theresa May a décidé d’organiser des élections anticipées le 8 juin. Les sondages lui donnent une énorme avance…

– Il y a deux raisons pour lesquelles ces élections sont organisées. La première est l’état de mon propre parti (le Labour, dirigé par Jeremy Corbyn, est très impopulaire). La seconde est que c’est le moment optimal pour obtenir un mandat, avant que l’impact du Brexit sur l’économie ne se fasse sentir. Il y a quasiment un consensus international : quitter le marché unique sera négatif. Mais pour l’instant, ça ne se voit pas.

– Le Labour risque de s’effondrer lors de ces élections. Préconisez-vous de voter tactiquement, contre les Tories, quitte à choisir un autre parti que les travaillistes?

– Si les sondages sont corrects, les Tories vont gagner et Theresa May restera première ministre. La question maintenant est d’avoir une opposition suffisamment solide pour lui faire face, que ce soit les travaillistes, les libéraux-démocrates ou qui que ce soit. Moi, je voterai Labour, c’est ma tribu, mais le seul argument qui porte actuellement est qu’il ne faut pas donner de chèque en blanc aux conservateurs.

– Avec une majorité renforcée, Theresa May pourrait au contraire se montrer plus conciliante lors des négociations du Brexit, puisqu’elle ne dépendrait plus d’une poignée de députés jusqu’au-boutistes…

– Je l’espère. Mais la stratégie électorale des Tories est de s’approprier le vote UKIP et d’essayer d’atteindre les travaillistes qui ont voté Leave. Une fois que vous êtes parti sur cette voie, vous créez une dynamique au sein de votre propre parti vers une position plus dure. Ca devient alors difficile d’adoucir vos négociations.

– Partout à travers le monde, les partis de gauche traditionnels s’effondrent. Pourquoi?

– C’est très simple: le monde change extrêmement vite. D’un côté, les conservateurs auront toujours une place: ils se présentent comme économiquement compétents, sans danger. De l’autre, la gauche, les forces progressives, doivent s’adapter. Elles doivent expliquer à quoi l’avenir ressemblera, offrir un certain optimisme. Si la gauche se replie instinctivement contre les entreprises, vers l’isolationnisme, elle perdra toujours.

– Dans ce contexte, comment percevez-vous la victoire au premier tour de la présidentielle française d’Emmanuel Macron?

– Je crois qu’Emmanuel Macron représente un certain esprit qui réverbère à travers l’Europe. J’avais essayé d’apporter cet esprit dans mon propre parti. Je préfère que ce travail soit fait à l’intérieur du Labour. Sinon, on va se retrouver avec une gauche dur et une droite dure, et il y aura des millions de sans-abri entre les deux.

– Le considérez-vous comme votre héritier ?

– Il est son propre homme et l’héritier de personne. Mais sa victoire est une victoire substantielle pour la politique ouverte.


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