Le «multilatéralisme musclé». C'est tout nouveau, ça vient de sortir de la tête de Tony Blair, qui s'adressait jeudi en fin d'après-midi au Congrès américain, dont les deux chambres étaient réunies en séance exceptionnelle pour entendre l'allié indéfectible, à un moment plutôt brûlant de l'après-guerre. Le Britannique devait dîner ensuite avec George Bush, puis poursuivre son voyage éclair autour du monde. Indéfectible, l'allié? Avec des nuances quand même. Si Blair est aux Etats-Unis plus populaire que le président lui-même, c'est que les Américains comprennent une chose: le premier ministre travailliste tente de tirer – avec des fortunes diverses – Bush dans le bon sens. Par exemple: s'occuper sérieusement du Proche-Orient; ou, encore, ne pas mépriser les Nations unies. Et autour de l'ONU, il y a soudain du remue-ménage.

En Irak, les coalisés sont maintenant dans une situation très délicate. L'affaire de l'uranium nigérien, qui anime toutes les coulisses de Londres à Washington, n'est à cet égard qu'un épiphénomène. Le général John Abizaid, nouveau chef du Central Command, admet depuis mercredi qu'il fait face à une véritable guérilla, ce que Donald Rumsfeld niait il y a quelques jours. Ces accrochages permanents immobilisent l'armée autour de Bagdad et le Pentagone, à court d'effectifs, parle désormais de faire appel aux réservistes, parce que les alliés sur lesquels les Etats-Unis croyaient pouvoir compter se défilent, de manière attendue, les uns après les autres.

L'Inde a refusé lundi d'envoyer en Irak les 17 000 hommes sur lesquels comptaient les Américains. Jacques Chirac a rappelé que la France n'enverrait pas un soldat. Et c'est aussi ce que Joschka Fischer, qui avait précédé Tony Blair, est venu répéter à Washington. Mais le ministre allemand des Affaires étrangères n'a pas entrepris un voyage de quatre jours pour ne dire que cela. Il faut retourner aux Nations unies, a insisté l'Allemand chez Colin Powell; il faut un nouveau mandat en Irak pour sortir d'une impasse dangereuse. La plupart des Etats qui excluent d'envoyer des troupes en Irak laissent aussi entendre que leur réponse serait différente s'il s'agissait d'une force de maintien de la paix dont le mandat serait béni par une résolution du Conseil de sécurité.

Nécessaire retour de l'ONU

Joschka Fischer a également rencontré Richard Lugar, ténor républicain au Sénat pour les affaires étrangères, convaincu lui aussi que le retour à l'ONU est nécessaire. Et Kofi Annan, qui était chez George Bush au début de la semaine, pour parler officiellement du Liberia, a bien sûr plaidé dans le même sens. Son représentant spécial à Bagdad, Sergio Vieira de Mello, qui a salué dimanche la naissance d'un Conseil de gouvernement, sera mardi devant le Conseil de sécurité, et il a déjà annoncé l'envoi en Irak d'une mission exploratoire pour préparer, l'an prochain peut-être, des élections.

On est loin de Tony Blair? Pas vraiment. Le premier ministre britannique, hier devant le Congrès, devait tenir un propos en deux temps. Si les deux alliés ont utilisé la violence contre Saddam Hussein, c'est au nom de leurs valeurs communes. Mais ces valeurs communes, ajoute-t-il, sont universelles, et y a-t-il un meilleur moyen de les promouvoir que d'engager tous ceux qui les partagent? Y a-t-il un meilleur lieu, voulait-il dire, que les Nations unies? Finalement, si une force internationale était placée en Irak sous l'autorité de l'ONU et sous le bonnet d'une résolution, ne serait-ce pas une sorte de «multilatéralisme musclé»?

Quand Tony Blair sera parti, Silvio Berlusconi arrivera aux Etats-Unis pour deux jours de grand jeu, dimanche et lundi, au ranch de Crawford. C'est le traitement que George Bush réserve à ses vrais amis. L'Italien mal en point voyage en tant que président européen. Cela lui fait des devoirs, et il a un blason à redorer. Il sait bien que la sortie d'Irak ne passe pas seulement par l'envoi de carabinieri à Bagdad. Il parlera lui aussi de l'ONU. Mais le président et le Pentagone sont-ils prêts à écouter leurs très chers amis?