Depuis sa triomphale arrivée aux affaires le 1er juin 1997, Tony Blair a inondé la scène politique britannique de sa lumière. Oui, il était presque mystique dans sa manière de gouverner, au point de transformer tout ce qu'il touchait en incontestable réussite. Auréolé d'une cote de popularité vertigineuse, le premier ministre était devenu cet «homme qui marche sur l'eau», souvent caricaturé dans la presse britannique. Sur la scène mondiale, il s'est très vite imposé en leader «bis» du monde, juste à la droite de Bill Clinton. Bien sûr, les mauvaises langues continuent de prétendre que ses succès à la chaîne sont davantage dus à la risible médiocrité de l'opposition conservatrice qu'à un réel talent personnel. N'empêche, en tout juste deux ans de règne blairien, les institutions du Royaume-Uni ont davantage évolué qu'en un siècle: abolition des lords héréditaires, création d'une grande mairie pour Londres, adoption d'un salaire minimum, décentralisation menée au pas de charge et autonomie substantielle accordée à l'Ecosse et au Pays de Galles. Mieux, Blair a arraché la paix en Irlande du Nord. Belle parabole, l'accord a été signé un Vendredi-Saint, l'année dernière.

Quinze mois plus tard, la paix d'Ulster est en lambeaux. Pour Tony Blair, qui a investi un temps considérable et mis tout son poids politique dans la balance, l'échec de Belfast représente un singulier retour sur terre. Les haines d'Ulster ont rattrapé le voltigeur pressé au creux des vacances d'été. Il n'avait peut-être pas mesuré à quel point il serait plus difficile de faire partager le pouvoir en Irlande du Nord entre catholiques et protestants que de gagner une guerre morale au Kosovo. Sonné par ce revers, Blair va abréger son séjour dans sa villa de Toscane pour revoir le dossier de fond en comble d'ici à l'automne. Pour autant, il refuse d'entendre le mot «défaite» – ce serait mal connaître le personnage: «Je n'abandonnerai pas. Je n'abandonne jamais.»

Le premier ministre va donc redoubler d'énergie pour parvenir à ses fins. Désormais considéré avec suspicion dans les deux camps rivaux d'Irlande du Nord, il doit inventer une autre diplomatie. Passer de la méthode bulldozer à… A laquelle, au juste? Les unionistes estiment qu'il a trop facilement cru à la conversion à la démocratie des républicains. Les républicains du Sinn Féin, aile politique de l'IRA, sont écœurés par ses concessions de dernière minute aux protestants. Un des scénarios pour les semaines à venir est un retour à la violence des paramilitaires. Un cauchemar que Downing Street avait promis d'effacer de l'horizon des Britanniques.