«C'est un événement magnifique. Une victoire pour tous ceux qui poursuivent les criminels et militent pour une justice sans frontières.» Carlos Lepoy, avocat des familles de victimes de la dictature argentine (1976-1983), ne cachait pas sa satisfaction, jeudi, alors que débute à Madrid, ce vendredi, le procès d'Adolfo Scilingo Manzorro, 58 ans. Son passage sur les bancs de l'Audience nationale, la plus haute instance pénale espagnole, constitue en effet un précédent: c'est la première fois qu'un ancien militaire argentin est jugé hors de son pays pour des crimes, en l'occurrence très lourds, commis sous la dictature. Emprisonné depuis juillet 2001 dans la prison madrilène de Soto del Real, Adolfo Scilingo est accusé de «génocide, 30 assassinats, 93 coups et blessures, 255 délits de terrorisme et 286 actes de torture». Il est jugé en vertu d'une loi qui stipule que la juridiction espagnole est compétente pour des «faits commis par des Espagnols ou des étrangers en dehors du territoire national» susceptibles d'être qualifiés selon la loi pénale espagnole de «délits de génocide, terrorisme», et «tout autre qui doive être jugé en Espagne selon les traités internationaux».

Les chefs d'accusations retenus contre lui pourraient lui valoir jusqu'à… 6626 années de prison. Les familles des victimes souhaitent, on peut l'imaginer, un «procès et un châtiment exemplaires» pour cet ancien capitaine de corvette argentin. Sur les 200 témoins appelés à la barre, 50 résident en Espagne, 97 prêteront serment par vidéoconférence, et 15 se sont déplacés spécialement depuis Buenos Aires.

Le cas d'Adolfo Scilingo est spectaculaire à plusieurs égards: d'une part, il faisait partie des militaires chargés de la répression des «dissidents» au sein de la sinistre Ecole de mécanique de la Marine (ESMA) de Buenos Aires. On estime que 5000 opposants seraient passés dans ce centre de torture, le plus grand du pays à l'époque, et seulement une centaine en seraient sortis vivants. L'actuel président argentin, Nestor Kirchner, a d'ailleurs décidé de transformer ces locaux si symboliques en un «musée de la Mémoire». D'autre part, et surtout, Scilingo est le seul ex-militaire de la dictature argentine qui a reconnu ses crimes. En 1995, arrivé à la retraite, pris par un «remords de conscience insupportable», l'ancien marin tortionnaire avoue par le menu détail. Il se confie en particulier au journaliste argentin Horacio Verbitsky dont le livre, «El vuelo» (le vol), relate dans toute son horreur l'expérience personnelle de Scilingo. Deux ans plus tard, en 1997, le juge espagnol Baltazar Garzon, déjà ardent défenseur d'une justice universelle, le soumet à un interrogatoire au cours duquel l'ex-militaire, résidant en Espagne, confirme ses sinistres aveux. Il connaît la prison préventive, avant de se rétracter totalement. En juillet 2001, toujours sous l'impulsion de Baltazar Garzon, il est incarcéré à Madrid, en attente de son jugement.

«Fier d'aller à la guerre»

Dans «El vuelo», Scilingo ne cache rien sur les méthodes des tortionnaires de l'ESMA. Son témoignage rompt avec le pacte du silence maintenu jusqu'alors par les responsables des exactions commises pendant les premières années de la dictature. Avant lui, on ne disposait que des récits des proches des 15 000 à 30 000 «disparus» du régime. Avec un point de vue de bourreau, Scilingo raconte comment les prisonniers étaient jetés vivants depuis des hélicoptères dans le Rio de la Plata et comment les bébés des opposantes exécutées étaient ensuite adoptés par des familles de soldats. Selon ses dires, sitôt arrivé à l'ESMA, où il restera un an, Scilingo avait lui-même demandé à être affecté à une unité spécialisée dans la «lutte anti-subversion»: «Je suis arrivé tout fier d'aller à la guerre. C'est pour cela que j'ai été choqué de ce que j'y ai vu par la suite», a-t-il dit dans une interview. Dans le centre de torture, il a pu voir des «prisonniers réduits en charpie, enchaînés et cagoulés». Il a assisté aux «tortures ignobles» infligées par Jorge Acosta, le chef de la répression, surnommé «le tigre». Il a également assisté à l'exécution de prisonnières enceintes, peu après l'accouchement. Mercredi, Scilingo, qui a entamé une grève de la faim en décembre, s'est évanoui dans sa cellule et a dû être transféré à l'hôpital d'urgence, semble-t-il pour obtenir le report de son procès. Au grand soulagement des familles des victimes, Scilingo a été ramené hier à la prison et pourra donc, ce matin, répondre de ses crimes devant trois juges de l'Audience nationale.