États-Unis

Torture: l’acte héroïque de Dianne Feinstein

La présidente de la Commission du renseignement du Sénat a résisté à d’énormes pressions visant à l’empêcher de publier un rapport explosif sur les tortures pratiquées par la CIA

L’acte héroïque de Dianne Feinstein

Etats-Unis La présidente d’une commission du Sénat a résisté à d’énormes pressions

On voulait l’empêcher de publier un rapport explosif sur les tortures pratiquées par la CIA

Il y a des attitudes quasi héroïques que la démocratie américaine pourrait ne jamais oublier. L’accablant exposé que Dianne Feinstein a présenté mardi devant le Congrès sur la torture pratiquée par la Central Intelligence Agency (CIA) dans la lutte contre le terrorisme en fait partie. Le visage grave, vêtue d’un ensemble bleu-violet, la sénatrice démocrate de Californie n’avait pas de trémolo dans la voix pour dénoncer devant tout le pays la brutalité des techniques d’interrogatoire musclé utilisées par la CIA à partir de 2002. Elle a courageusement martelé que les Etats-Unis ne pouvaient pas bafouer leurs propres principes fondateurs pour faire parler des terroristes présumés d’Al-Qaida. Elle a battu en brèche la rhétorique de l’agence selon laquelle la torture aurait permis de débusquer Oussama ben Laden.

A 81 ans, celle qui préside la Commission du renseignement du Sénat jusqu’à début janvier a agi en femme politique libre. Sans agenda électoral, cette Californienne issue d’une famille d’origine russo-polonaise et diplômée d’histoire de Stanford a pourtant dû résister à des pressions considérables qui visaient à la dissuader de publier un document de quelque 500 pages qui résume un rapport sénatorial de 6000 pages sur les dérapages de la CIA.

Dans un dossier aussi explosif que la torture pratiquée durant la présidence de George W. Bush, elle a engagé un bras de fer avec la CIA, qui réfute les conclusions du rapport. Préférant bien souvent la discrétion à la diplomatie publique, elle s’est même fait violence en déclarant publiquement que la CIA avait espionné les ordinateurs des collaborateurs de la commission sénatoriale. C’était sa manière de refuser toute intimidation. A la suite de ce scandale, le directeur de l’agence, John Brennan, a dû se confondre en excuses. Ces derniers jours, ce sont les lieutenants de l’ex-président George W. Bush qui sont montés au créneau: l’ex-vice-président Dick Cheney ainsi que les anciens patrons de la CIA George Tenet et Michael Hayden ont cherché à discréditer le rapport et à en empêcher la publication. Un site internet, ciasavedlives.com, a été créé pour contester la lecture que Dianne Feinstein fait des activités antiterroristes de la CIA. Plus embarrassant encore, le secrétaire d’Etat, le démocrate John Kerry, a pressé la sénatrice de ne pas publier le document sensible maintenant au risque de mettre en danger les intérêts américains à l’étranger.

Rien n’y fit. Solide comme un roc, Dianne Feinstein, qui siège au Congrès depuis vingt-deux ans et au sein de la Commission du renseignement depuis quatorze ans, a jugé qu’il était de son devoir de confronter l’Amérique à son passé trouble. Il est question des «valeurs» de la démocratie américaine. «La grandeur de l’Amérique, c’est d’être capable de dire que nous avons commis des erreurs, que nous allons les corriger pour aller de l’avant», a souligné celle qui fut projetée à la tête de la ville de San Francisco en 1978 après l’assassinat du maire George Moscone et de son adjoint Harvey Milk. Elle n’a pas hésité à bousculer Barack Obama, lequel a certes mis fin au programme très controversé de la CIA, mais avait toujours refusé de faire toute la lumière sur ce sombre chapitre des Etats-Unis et de mettre les acteurs de ces dérapages devant leurs responsabilités. Le président américain, proche de Dianne Feinstein, a fini par se rallier à sa position.

Le sens de l’histoire, pour celle que le Capitole appelle affectueusement «DiFi», n’était pas une évidence. Très progressiste sur des questions comme l’avortement et les droits des femmes ou l’interdiction des fusils d’assaut, la sénatrice californienne n’est pas une colombe quand il s’agit de sécurité nationale. Elle a régulièrement défendu bec et ongles la «communauté des renseignements». Elle a soutenu sans réserve le programme de collecte massive de données par l’Agence de sécurité nationale (NSA). Elle estime que l’ex-collaborateur de la NSA Edward Snowden a commis un «acte de trahison». Elle a enfin défendu la CIA pour que celle-ci conserve la gestion du programme de drones que la Maison-Blanche voulait confier au Pentagone, relevant que les avions sans pilote ne causent que de «faibles dégâts collatéraux». Sa priorité: protéger l’Amérique de ceux qui lui veulent du mal. Mais dans le cadre de l’Etat de droit.

Sa priorité: protéger l’Amérique de ceux qui lui veulent du mal. Mais dans le cadre de l’Etat de droit

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