Andreas Mavrommatis est le rapporteur spécial de l'ONU sur les violations des droits de l'homme commises par le régime de Saddam Hussein. Il était cette semaine de passage à Genève pour rencontrer une délégation irakienne. Son dernier voyage à Bagdad a eu lieu entre le 11 et le 15 février 2002. Il souligne ici à la fois, le régime de fer qui continue de sévir en Irak, les légères améliorations qui se sont produites et le fait que les sanctions décrétées par la communauté internationale ont affecté «le droit à la vie, le droit à la santé et le droit à l'alimentation» de la population irakienne, dont la dépendance à l'égard du gouvernement n'a fait que s'accroître, du fait de ces mêmes sanctions.

Le Temps: Comment se présente la situation des droits de l'homme aujourd'hui en Irak?

Andreas Mavrommatis: Des violations graves continuent de s'y produire, que ce soit l'utilisation de la torture, la justice inféodée au pouvoir, l'absence totale de liberté de la presse et d'expression, le processus «d'arabisation» à l'égard des Kurdes et des Turkmènes dans la région de Kirkouk. Un processus «d'arabisation» qui n'est qu'un euphémisme pour parler de «nettoyage ethnique», lequel a frappé des dizaines de milliers de gens depuis des années. J'enquête aussi sur les allégations qui planent sur la répression dont seraient victimes les chiites au sud du pays, les exécutions sommaires, les traitements cruels et dégradants, les déplacements forcés de population et le recrutement forcé. Depuis quelques mois, Bagdad a cependant entrepris certains efforts. Ainsi, 29 000 prévenus et 13 000 prisonniers qui purgeaient leur peine ont été amnistiés. Les autorités irakiennes prétendent aussi qu'elles ont cessé de condamner à mort les prostituées et d'amputer les oreilles des déserteurs.

– Que retenez-vous de votre visite à la prison centrale d'Abu Ghraib, où la sentence de mort est exécutée?

– Ce fut le choc de ma vie. Je n'avais jamais pu imaginer que de tels lieux de détention puissent exister. Ce qui m'a le plus révolté, c'est l'aile réservée aux enfants. C'était répugnant de saleté, de manque d'hygiène, de promiscuité. L'hôpital de la prison n'avait que le nom pour indiquer qu'on y soignait des gens. Dans d'autres cellules, les gens s'entassaient par 40 dans quelques mètres carrés, au point qu'ils avaient de la peine à venir jusqu'à moi tant ils étaient nombreux. Là encore, les conditions d'hygiène étaient repoussantes. Enfin, les cellules réservées aux condamnés à mort étaient sinistres, pour parler avec beaucoup de retenue (la prison d'Abu Ghraib a été en partie vidée par le régime après l'amnistie décrétée par Saddam Hussein suite au plébiscite qui l'a reconduit en fonction en octobre dernier pour sept ans, ndlr).

– Qu'en est-il de l'usage de la torture?

– Depuis des années, le régime pratique toute la gamme des tortures. Il nous dit aujourd'hui que les amputations ont cessé. La situation s'est-elle améliorée? La vérité, c'est que nous n'en savons rien. Moins d'informations nous parviennent que par le passé au sujet des tortures et des disparitions. Est-ce que le gouvernement répond à la pression extérieure? Ou, simplement, nous n'arrivons pas à documenter des pratiques inchangées? Impossible pour moi de le dire. Dès que la situation politique se sera clarifiée, j'entreprendrai une nouvelle visite en Irak avec un double objectif: rencontrer les opposants récemment libérés pour vérifier si les traitements infligés sont moins cruels que par le passé et vérifier les allégations concernant la répression dont sont victimes les chiites au sud du pays.

– Les sanctions imposées par la communauté internationale ont-elles aggravé la situation des droits de l'homme en Irak?

– Si j'avais envie de ne pas répondre, je pourrais prétexter le mandat un peu bizarre que l'ONU m'a confié: je ne suis en effet censé enquêter que sur les violations des droits de l'homme perpétrées par le régime irakien… Laissez-moi vous répondre ceci: je ne peux pas ignorer que depuis l'imposition des sanctions par la communauté internationale, la mortalité infantile a considérablement augmenté. En d'autres termes, le droit à la vie, le droit à la santé, le droit à l'alimentation ont été directement affectés par les sanctions. Avec, pour résultat, le fait que la population irakienne est désormais encore plus dépendante pour survivre du gouvernement, qui lui distribue les vives en application de la résolution «pétrole contre nourriture». J'espère que la communauté internationale tirera les leçons des effets de ces sanctions sur la population civile.

– Que pensez-vous d'une amnistie pour Saddam Hussein en échange du fait qu'il quitterait le pouvoir?

– Du point de vue des principes, j'estime que les auteurs de crimes massifs doivent être jugés, sinon les violations dont ils se sont rendus coupables risquent de se répéter. L'enjeu de mon mandat est de participer progressivement à la mise en place d'une culture démocratique des droits de l'homme en Irak. C'est un long et difficile processus.