L’armée égyptienne n’a pas basculé dans le camp des réformistes qui ont multiplié les manifestations ce week-end, en dépit de l’interdiction. Mais elle a pris une place centrale dans le maintien de l’ordre depuis que les forces de police se sont retirées des rues. Le chaos, pourtant, est bien là.

Dans le centre du Caire, les chars ont achevé de boucler les principaux carrefours. Ils sont souvent entourés de civils qui tentent de fraterniser avec les soldats. Sur certains chars, des slogans «Moubarak dehors» ou «A bas la dictature» ont été peints en vert.

Les habitants ont organisé des milices d’autodéfense contre les pillards. Ils ont également pris en main la gestion de la circulation des voitures. Ils arrêtent parfois des véhicules «suspects». Ceux des fonctionnaires importants sont incendiés sur place. Et leur conducteur molesté…

La tension est d’autant plus grande au Caire que la rumeur évoque la présence de snipers sur les toits, ainsi que la découverte, attestée par l’AFP, de plusieurs dizaines de cadavres à proximité de la prison de la ville.

Ces informations sont tenues pour vraies par les manifestants, dont certains dorment sur le gazon de place El Tahrir (dans le vieux centre commercial de la ville) depuis trois jours. «Le peuple égyptien est pacifique et amical, mais il est évident que notre révolution va devenir plus violente à un moment ou à un autre, affirmait Ibrahim, employé dans une agence de voyage. Plus on en saura sur les crimes du régime, et plus le risque d’explosion deviendra important. Ce n’est pas parce que [le président] Moubarak a fait interdire Al-Jazira dimanche que nous allons nous taire».

Dans les hôtels du Caire, le durcissement a en tout cas fait fuir les touristes. La Suisse a conseillé à ses quelque 1574 ressortissants enregistrés de quitter «temporairement» l’Egypte. La Turquie a commencé les rapatriements. Et les Etats-Unis ont recommandé à aux leurs ressortissants de prendre leurs vacances ailleurs. Tous les sites touristiques, comme du reste les magasins du Caire, sont fermés.

«Cette nuit, mes employés et moi-même avons dormi parmi nos antiquités pour les protéger des pillages, nous déclarait le docteur Tarek, directeur du Musée des antiquités égyptiennes. Demain, ce sera la même chose. Jusqu’à ce que la situation se calme. Nous perdons dix mille visiteurs par jour, mais c’est sans doute le prix à payer pour que l’avenir du pays s’éclaircisse». Dimanche après-midi, des avions de chasse F-16 survolaient Le Caire à très basse altitude.

Dans le quartier d’El Bokki, Tarik El Alfy, 30 ans, a délaissé son costume d’homme d’affaires international pour participer aux manifestations contre le président Moubarak – et pour diriger une milice populaire d’autodéfense censée les protéger, lui et ses voisins, des pillards qui sévissent depuis quelques jours.

«Jamais je n’aurais cru que nous allions en arriver là, nous dit-il en s’appuyant sur sa barre de fer. A cause de Moubarak, nous sommes redevenus des sauvages…»

Contrairement à beaucoup d’autres, El Alfy n’est pas un révolutionnaire de la dernière heure. Il conteste le régime depuis longtemps, mais, il n’imaginait pas que l’«intifada» prendrait une telle importance.

«Ceux qui comparent ce qui se passe en Egypte aux événements de Tunisie se trompent, déclare-t-il, car nous avions commencé bien avant. Au début de 2009 lorsque Khaled Saïd, l’une de mes connaissances, qui était un jeune entrepreneur comme moi, a été battu à mort par des policiers d’Alexandrie. Bien sûr, ils ont prétendu que Khaled était mort d’une overdose. Mais ceux qui ont vu le corps ont compris qu’il avait été frappé».

Et de poursuivre: «A la suite de cet événement, de petites manifestations d’hommage ont eu lieu, une page a été ouverte sur Facebook et l’information s’est répandue dans les milieux d’affaires éclairés de ce pays, qui profitent d’une situation aisée, mais refusent toute compromission avec le régime».

Au fil du temps, les revendications de ces jeunes entrepreneurs ont rencontré la frustration des plus pauvres. «C’est ainsi que la contestation a explosé dans la rue et qu’elle a déstabilisé Moubarak», poursuit-il.

Fort actif dans le Comité Khaled Saïd, El Alfy n’envisagerait pas auparavant de se lancer dans la politique active, même s’il estime que «les gens éduqués et connaissant bien la démocratie occidentale» devraient, à moyen terme, remplacer les caciques du parti au pouvoir.

A l’en croire, les «élites éclairées» qui participent actuellement au mouvement exigent une nouvelle Constitution garantissant les droits de tous, la liberté d’expression et d’information, ainsi qu’un véritable multipartisme. «Qui peut sérieusement croire que le Parti national démocratique de Moubarak a vraiment remporté 95% lors des dernières élections?», lâche-t-il.

«Ce qui ronge notre société, c’est cette corruption étendue comme un cancer? Parce qu’il faut payer pour tout, même pour réduire le montant de nos contraventions».

Et de continuer: «Depuis que j’ai ouvert mon business, je paye un fonctionnaire pour arranger mes dossiers administratifs. J’ai honte, mais c’est comme ça. J’aimerais que mes enfants n’aient plus à vivre la même chose.»

Ingénieur indépendant et père de cinq enfants, Mohamed Hussein s’est lui aussi engagé dans le Comité Khaled Saïd bien avant la révolte tunisienne. «Parce que c’était un espace de liberté dans un régime autiste qui nous ferme la bouche depuis trente ans, et parce que je gagne 200 euros par mois alors que, à compétence égale, d’autres gagnent dix fois plus parce qu’ils ont la chance de connaître quelqu’un là où il faut…»

Pour l’ingénieur, c’est tout le système qu’il faut remettre à plat. «Pour les plus pauvres, les soins de santé sont médiocres, et l’éducation vole bas, alors que les nantis profitent d’écoles privées à 10.000 euros par an. Comment le régime justifie-t-il cela? En prétendant que le changement est en préparation. Soit. Mais Moubarak est en place depuis trente ans, et rien ne s’est amélioré».

Les jeunes entrepreneurs à l’origine du Comité Khaled Saïd contestent également le rôle international du président de leur pays. «On nous dit que Moubarak est un gage de stabilité pour la région et qu’il doit rester en place parce qu’il joue un rôle dans le processus de paix israélo-palestinien, et qu’il est un rempart contre l’Iran. C’est peut-être vrai, mais là, la rue égyptienne n’en a rien à faire, assure Adèle S., une blogueuse qui a répandu la thèse des jeunes entrepreneurs égyptiens sur internet. Car pour les gens du peuple, c’est d’abord le prix du pain et des légumes qui compte. Les Israéliens et les Palestiniens ne font pas partie de nos préoccupations de survie immédiate.»