Cheveux roses et piercing dans le nez, elle brandit fièrement sa pancarte «Parlons de l’éléphant dans mon utérus». L’éléphant, c’est le symbole du parti républicain. «Je suis née en 1982 et je n’ai jamais connu autre chose que Roe v. Wade. Comment accepter une régression de nos droits acquis il y a cinquante ans à cause de conservateurs qui veulent contrôler nos corps et entraver notre liberté?», s’énerve Chelsea. «Des femmes se sont battues pour nous dans les années 70. Nous devons aujourd’hui leur rendre honneur en résistant!».

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Plus de 450 manifestations

A New York, comme à Washington, Chicago, Austin et Los Angeles, des milliers de manifestants ont défilé samedi pour défendre le droit à l’avortement, lors d’une journée d’action placée sous le slogan «Bans Off Our Bodies» («Pas touche à nos corps!»). Dans la Grande Pomme, Chuck Schumer, le leader des démocrates au Sénat, faisait partie des protestataires qui ont traversé le pont de Brooklyn avant de se réunir sur une place de Manhattan, devant la Cour suprême de New York. Le nouveau maire de New York, Eric Adams, était aussi présent. En tout, ce sont plus de 450 manifestations qui ont éclaté dans l’ensemble du pays.

L’objet de la colère: la fuite, le 2 mai, d’un document confirmant que la Cour suprême s’apprête à annuler l’arrêt Roe v. Wade de 1973, qui permet aux femmes d’avorter jusqu’à la 23e semaine de grossesse. La divulgation du document rédigé par le juge Samuel Alito et publié par le média Politico a provoqué de vives réactions.

Ce scénario, s’il se confirme, n’a toutefois rien d’une surprise. Il était prévisible: la plus haute instance judiciaire du pays est désormais composée de 6 juges conservateurs sur 9, dont 3 qui ont été imposés par l’ancien président Donald Trump. La Cour confirmera sa décision d’ici fin juin. C’est le Mississippi qui est à l’origine du débat: une clinique de l’Etat s’est rebiffée contre une loi interdisant l’avortement après 15 semaines de grossesse.

Démocrates impuissants au Congrès

Si Roe v. Wade est vidé de sa substance, ce sont 50 ans de jurisprudence qui s’envoleront. Sans protection au niveau fédéral, les 50 Etats américains peuvent chacun promulguer et appliquer leur propre législation, sans que la Cour suprême ne s’en mêle. Treize Etats ont déjà des lois prêtes à entrer en vigueur – des «trigger laws» – dès que Roe v. Wade tombe. Et une vingtaine d’autres sont en train de prôner des restrictions, parfois jusqu’à l’interdiction totale de l’IVG, même en cas de viols ou d’incestes.

Les démocrates ont bien tenté, au Congrès, de transposer Roe v. Wade en loi fédérale, mais sans succès, la majorité requise n’étant pas atteinte, à cause de l’opposition en bloc des républicains. C’est donc au niveau des Etats qu’ils mèneront bataille. Avec l’espoir d’en tirer profit en cette année cruciale d’élection de mi-mandat, où, jusqu’ici, les républicains semblaient bien partis pour reprendre une majorité au Congrès.

Un tourisme de l’avortement

Comme la Californie, New York fait partie des Etats progressistes qui risquent d’attirer des femmes empêchées d’avorter dans d’autres Etats et contraintes de parcourir des milliers de kilomètres. Ses cliniques spécialisées doivent s’attendre à une plus forte fréquentation. «Nous ne laisserons pas la Cour suprême piétiner nos droits. New York est là pour vous!», a insisté la procureure générale de l’Etat, Letitia James, lors d’une récente manifestation. Elle n’a jamais caché avoir elle-même recouru à un avortement. New York a le droit à l’avortement inscrit dans sa Constitution depuis 1919 et autorise les IVG jusqu’à 24 semaines. Mais surtout, un fonds vient d’être mis en place pour apporter un soutien financier aux femmes en situation de précarité qui souhaitent une IVG. Samedi, Letitia James était une nouvelle fois parmi les protestataires.

Helen soupire sur un banc du Foley Square de Manhattan. Autour d’elle, les slogans claquent encore. Des manifestants continuent d’arriver du pont de Brooklyn, en criant «Mon corps, mon choix!». Ou encore «Voilà à quoi ressemble la démocratie!». Helen est venue avec son mari. «Nous assistons depuis des années à des attaques contre l’avortement. Ce droit a fini par vaciller. La politisation extrême de notre Cour suprême, que Trump a réussi à ancrer encore plus à droite, fait craindre le pire. Quelles vont être leurs prochaines cibles? Le mariage pour tous?».

A Washington, Barbara Lee, élue à la Chambre des représentants, a fait partie des orateurs, déterminée à se battre pour que toutes les femmes aient accès à des avortements «sûrs et légaux». La Californienne a elle-même avorté, à l’âge de 15 ans, au Mexique, de façon clandestine. La Cour suprême est désormais protégée par un grillage. Et les juges conservateurs bénéficient d’une sécurité accrue: des manifestants ont organisé des veillées devant leurs domiciles. D’autres manifestations sont prévues ces prochains jours. Car, à en croire les sondages, la majorité des Américains sont bien en faveur du maintien de Roe v. Wade.