Asie

Le tourisme, l’autre arme de Pékin pour conquérir la mer de Chine du Sud

Des sortes de «bronzés» chinois partent en croisière découvrir l’archipel des Paracels, à la souveraineté contestée. L’occasion pour la Chine de réaffirmer son autorité, alors que les pays du G7 s’inquiètent de ses ambitions dans la région

Le drapeau rouge aux cinq étoiles s’élève le long du mât sur un ciel bleu éclatant. La Marche des volontaires finit par retentir après quelques problèmes de haut-parleur. Autour, la troupe de touristes chinois vient de crier, le poing levé: «J’aime mon pays, j’aime Xisha!» Tous viennent de débarquer sur un îlot de cet archipel aussi appelé les Paracels, à la souveraineté contestée et source d’une tension croissante entre les pays de la région. «A qui appartient la mer de Chine du Sud?», demande le guide. «A la Chine!» répondent-ils avant d’aller faire quelques pas sur cet îlot de sable blanc dénommé Quanfu (All Wealth, en anglais).

En 2013, la presse chinoise avait annoncé le lancement de ces voyages pour touristes curieux de découvrir les Paracels, un archipel revendiqué par le Vietnam et Taïwan. Cette semaine, avec photos et vidéo à l’appui, le South China Morning Post (SCMP) les a documentés de façon inédite. «L’économie des croisières, les investissements réalisés sur place et la volonté d’augmenter la population résidente n’avaient pas été décrits d’une manière aussi précise», observe Sébastien Colin, spécialiste de ce dossier et chercheur au Centre d’études français sur la Chine contemporaine (CEFC) à Hongkong.

La croisière part du port de Sanya, au sud de la province du Hainan. Sur son site internet, la compagnie promet une aventure inoubliable. A chaque voyage, elle emmène 200 passagers, dont Pékin a vérifié au préalable le passé. A bord, ces «bronzés» en mer de Chine s’amusent devant un numéro de danseuses déguisées en chat. Sur le pont, une fois la nuit tombée, un gentil organisateur leur projette un documentaire d’Etat sur la conquête de l’archipel en 1974 par la Chine, aux dépens du Vietnam du Sud. Après 13 heures de bateau, les gentils membres (GM) prennent de petites embarcations qui les conduisent à ces bancs de sable isolés et tout juste émergés.

Les divertissements varient selon le prix payé. Pour 600 yuans (90 francs), le GM peut s’offrir une sortie en mer avec masque et tuba et admirer «les coraux et la vie sous l’eau, tout autant que les dégâts provoqués par la main de l’homme», rapporte le quotidien hongkongais désormais contrôlé par le fondateur d’Alibaba et qui n’a pas souhaité nous répondre sur les conditions de ce reportage. Les GM les plus riches peuvent débourser 3800 yuans et pêcher à la traîne, avec le droit de rapporter tout ce qu’ils attrapent. Certains préfèrent rester sur la plage, et faire quelques pas de danse les pieds dans l’eau, en chantant des airs patriotiques.

La visite comporte un arrêt sur Yagong, un îlot habité. Ye Xingbin, son chef, y vit dans un confort relatif. Sa maison n’a pas de plancher, mais des panneaux solaires permettent à son réfrigérateur et à la climatisation de fonctionner. Ye Xingbbin a renforcé le sol de l’îlot avec des fibres de noix de coco et a réussi à y planter 400 arbres. Le gouvernement a offert une télévision aux habitants, au nombre de 78. L’an dernier, un équipement de dessalinisation a été installé, et les femmes ont pour la première fois pu habiter sur Yagong. Ces résidents, pour la plupart des pêcheurs, reçoivent du gouvernement 45 yuans (7 francs) par jour. Les touristes, 10 000 auraient fait la croisière depuis 2013, leur apportent d’autres revenus, en fréquentant leur petit restaurant et en leur achetant de l’artisanat.

Pékin avertit le G7

Ces îlots sont placés sous l’autorité de la municipalité de Sansha, établie en 2012 sur l’île Yongxing (Woody en anglais), la plus grande des Paracels et sur laquelle sont basés des jets de l’armée chinoise. Le reportage du SCMP «démontre la volonté de Pékin d’augmenter la population résidente», poursuit Sébastien Colin. Fin 2013, Sansha comptait officiellement 1 443 résidents permanents, contre 440 en 2010, rappelle le chercheur. À cela s’ajoutent près de 2 000 personnes dites «flottantes» qui effectuent régulièrement des va-et-vient entre l’archipel des Paracels et Hainan.

Sansha administre d’autres espaces à la souveraineté contestée, l’archipel des Spratley, plus au sud, et le récif de Scarborough, à l’est. Ce dernier est au cœur d’une décision attendue ces prochaines semaines par la cour d’arbitrage de La Haye entre les Philippines et la Chine. Jeudi, Pékin a averti les pays du G7, qui se réunissaient au Japon, de rester «impartiaux et équitables» dans ce dossier et de ne «pas mener de discussion qui pourrait exacerber les tensions dans la région». Mardi, lors d’une visite au Vietnam, le président américain Barack Obama a de son côté appelé à une «résolution pacifique» de ces différends territoriaux, appelant les grands Etats à ne pas «tyranniser» les petits.

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