Jacques Chirac entame depuis mercredi sa tournée annuelle en Afrique noire. Au programme, Guinée, Togo, Nigeria et Cameroun. Une visite présidentielle que François-Xavier Verschave, directeur du groupe français de pression Survie et auteur de La Françafrique* qualifie d'incompréhensible, voire de scandaleuse. Et pour cause: trois des quatre destinations ne sont de loin pas des exemples de régime démocratique ou d'Etat de droit. «Plus fréquentable depuis l'arrivée au pouvoir d'un président élu, le Nigeria représente, plus que les autres, l'étape économique de ce périple», explique Verschave.

A peine arrivé en Guinée mercredi, le président français a surpris plus d'un observateur, lui qui se flatte d'être un défenseur des droits humains et de la démocratie. Son homologue, le général Lansana Conté, arrivé au pouvoir par un coup d'Etat, avait ordonné fin 1998 l'arrestation de son principal opposant, Alpha Condé. «Et alors?» a dit Jacques Chirac. Puis il a plaidé pour «une vision un peu indulgente de la chose et la compréhension du temps nécessaire pour renforcer et enraciner la démocratie dans les pays africains». Jeudi, Chirac a inauguré le barrage de Garafiri réalisé par des entreprises françaises et dont la construction est loin d'être terminée!

L'étape présidentielle qui soulève le plus grand nombre d'interrogations, c'est le Togo. Gnassingbé Eyadéma, doyen des despotes africains, dirige le pays sans partage depuis 1965. «Ce Pinochet africain devrait être jugé pour crimes contre l'humanité», estime le directeur de Survie. Dans un rapport publié en mai, Amnesty International (AI) affirmait que «des centaines de personnes avaient été tuées par les forces de sécurité après la proclamation du scrutin présidentiel de juin 1998» et que «pendant plusieurs jours, des corps étaient rejetés par les flots sur les plages du Togo et du Bénin».

Ce rapport avait provoqué beaucoup de controverses, et la colère de Lomé, qui a porté plainte contre AI pour «diffusion de fausses nouvelles». A la veille du départ de Chirac pour l'Afrique, Pierre Sané, le directeur d'AI à qui le Togo a refusé un visa d'entrée, a dénoncé Paris pour sa poursuite de l'aide militaire au Togo. «C'est un soutien tacite à un régime coupable de violations répétées des droits de l'homme», a-t-il déclaré. Hier, Lomé a accepté le principe d'une commission d'enquête internationale pour examiner les accusations controversées d'AI.

Jacques Chirac visitera en dernier le Cameroun, le pays le plus corrompu au monde selon le classement de Transparency International (une organisation de lutte contre la corruption). Paul Biya, son président, se veut un ami de la France, dont de nombreuses entreprises contrôlent les secteurs pétrolier, forestier et des casinos au Cameroun.

Auparavant, la délégation française se rendra au Nigeria, une des principales puissances économiques sur le continent africain et 7e producteur mondial de pétrole. La France est son 4e partenaire commercial, avec la présence des compagnies pétrolières Elf Aquitaine et Total, de Peugeot et de Michelin. Le offshore nigérian et l'ensemble du golfe du Guinée sont très convoités par les sociétés pétrolières européennes et américaines. A l'heure actuelle, 60% de la production mondiale d'Elf vient de cette zone, qui va jusqu'aux eaux territoriales de l'Angola. Selon l'industrie pétrolière, entre 40 et 60 milliards de dollars seront investis dans la prospection de nouveaux forages ces vingt prochaines années.

*«La Françafrique» (1998), Editions Stock.