Justice internationale

Le TPIY créé la surprise en acquittant l’ultranationaliste serbe Seselj

Le Tribunal de La Haye a estimé que les preuves de crimes de guerre et crimes contre l’humanité étaient insuffisantes pour condamner l’ancien député

Il proposait d’égorger les Croates «non pas avec un couteau, mais une petite cuillère rouillée». Il a été acquitté jeudi matin par le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) des neuf accusations qui pesaient sur lui, pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité, commis entre 1991 et 1993 en Bosnie-Herzégovine, Croatie et Voïvodine (la région septentrionale de la Serbie). L’accusation avait requis 28 ans de prison. Vojislav Seselj, chef historique de l’extrême droite serbe, a suivi son propre verdict à la télévision, depuis sa résidence de Belgrade, avant de convoquer les journalistes à une triomphale conférence de presse, puis d’aller fêter sa «victoire» avec ses partisans. Il avait en effet été remis en liberté provisoire et autorisé à revenir en Serbie pour «raisons de santé» en novembre 2014, au terme de plus de onze années de détention dans la prison internationale de Scheveningen à La Haye.

Redoutable orateur, Vojislav Seselj a toujours été un anticommuniste convaincu: en 1984, quand la Yougoslavie était encore unie, ce jeune professeur de droit, Serbe de Sarajevo, était condamné à 8 ans de prison pour «activité contre-révolutionnaire et nationalisme». Quand l’Etat fédéral éclate, au tournant des années 1990, il crée le Parti radical serbe (SRS), une formation disparue depuis la Seconde Guerre mondiale, et s’autoproclame «voïvode des tchetniks», chef des unités paramilitaires serbes… Tour à tour opposant et partenaire du président Slobodan Milosevic, plusieurs fois ministre, Vojislav Seselj n’a jamais eu de véritables responsabilités exécutives, et les milices du parti n’ont, en réalité, joué qu’un rôle militaire marginal. Le véritable ministère de Vojislav Seselj fut celui de l’imprécation et de la provocation.

Il se présente volontairement devant le TPIY en février 2003, et décide d’assumer lui-même sa défense, multipliant les passes d’armes avec la Cour, ce qui lui vaut d’être condamné à plusieurs reprises pour «outrage au tribunal». Malgré une longue grève de la faim en 2006, la découverte d’un cancer et la pause d’un pacemaker en 2012, Vojislav Seselj ne perd rien de sa verve ni de sa fougue, arrachant de haute lutte sa remise en liberté provisoire. Donné quasi-mourant à son départ de La Haye, en novembre 2014, il retrouve une étonnante vitalité à peine le pied posé sur le tarmac de l’aéroport de la capitale serbe.

En effet, il a deux ennemis de prédilection, Tomislav Nikolic et Aleksandar Vucic, respectivement devenus président et premier ministre de Serbie. Tout au long des années 1990, les deux hommes ont été de très proches collaborateurs de Vojislav Seselj, qui avait même laissé les clefs du Parti radical à Tomislav Nikolic, lors de son départ pour La Haye. En 2008, les deux conjurés ont provoqué une scission, créant le Parti progressiste serbe (SNS), qui se veut une formation «conservatrice et pro-européenne», et qui a triomphé lors des élections de 2012 et de 2014.

Redevenu un «homme libre», Vojislav Seselj se sent pousser des ailes et espère bien créer la surprise lors des élections législatives anticipées du 24 avril prochain. C’est en tout cas la première fois qu’il peut mener campagne depuis 2003, et son acquittement représente le meilleur argument qu’on pouvait lui offrir. Vojislav Seselj avait juré qu’il «l’emporterait» contre le tribunal. Il a tenu son pari, les juges estimant majoritairement que les preuves étaient insuffisantes pour le condamner.

Ce verdict a provoqué des réactions indignées à travers toute l’ancienne Yougoslavie, notamment en Bosnie-Herzégovine et en Croatie, et pose de nombreuses questions sur la logique suivie par le TPIY. Ces dernières années, celui-ci avait déjà acquitté en appel des responsables civils ou militaires, tant serbes que croates, condamnés à de très lourdes peines en première instance, sans qu’aucun élément nouveau ne soit apporté. C’est en réalité à la notion de responsabilité de commandement que le tribunal semble être en train de renoncer. L’objectif qui lui avait été assigné de «contribuer à la réconciliation régionale» est en tout cas singulièrement manqué.

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