Je suis arrivé trop tard. En cette matinée de fin juillet, le soleil jette une lumière obscène sur la pierre tombale de Manuel Gallego-Nicasio, sur laquelle virevoltent deux oiseaux. Un bouquet de roses a été fraîchement déposé sur le marbre, où on a gravé D.E.P. («repose en paix» selon la formule espagnole). Et de façon moins orthodoxe, les initiales du Parti socialiste ouvrier espagnol, PSOE – une dernière volonté du défunt.

Herencia, au cœur de l’Espagne. Sur la terre de l’hidalgo Don Quichotte, les paysages sont un incendie de couleurs. Et, sous le ciel bleu écru, au pied des moulins à vent, les tombes racontent des histoires. A 101 ans, Manuel Gallego-Nicasio était l’un des ultimes survivants de la guerre civile espagnole. Assurément, il était le dernier soldat à avoir participé à la sanglante bataille de l’Ebre. Celle qui a déterminé l’issue de ce conflit entre républicains fidèles au gouvernement élu et insurgés conservateurs ou proches du fascisme, jetant un rideau tragique sur l’Espagne. Un jour comme celui-ci, il y a 80 ans.

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Don Nadie au pays des hidalgos

«Anda, si tu vivais père. Si tu pouvais ouvrir ton œil… Tu aurais encore pu devenir célèbre.» Comme une litanie, Ramona murmure à mes côtés. C’est elle qui a accepté de me raconter l’histoire de son père, «Manolo El Manco»; après six mois de recherches infructueuses, de cul-de-sac et de sonneries sans réponse. Peut-être parce que mon grand-père a brièvement fait partie du même détachement: la Quinta del Biberon. Des adolescents, recrutés à 16-17 ans par une République aux abois, et envoyés au front pour remplacer ceux qui avaient déjà été broyés par la roue de l’histoire.

Notre héros d’aujourd’hui était hier ce que l’on appelle un mal-né; un «Don Nadie», comme on dit en castillan. Orphelin dès le plus jeune âge, il n’a appris à lire que tardivement et a dû rapidement se dépatouiller pour gagner sa vie. Selon Ramona, c’est à ce moment que naissent ses convictions politiques: «Mon père voulait simplement lutter pour ce qu’il n’a jamais eu. Socialiste, il l’a été jusqu’à sa mort.»

En 1936, Manuel Gallego-Nicasio a 18 ans. L’Espagne est en grève permanente, les grands propriétaires terriens craignent de perdre leurs privilèges, des églises brûlent et l’on s’apprête à fusiller le plus grand poète contemporain, Federico Garcia Lorca. A la tête des divisions d’élite de l’armée espagnole, Francisco Franco se soulève le 17 juillet. La moitié des casernes suit, une part importante de la classe moyenne se range du côté de l’oligarchie et de l’Eglise. Avec qui «elle partageait son amour superstitieux pour l’ordre et les traditions et sa peur panique de la révolution», écrit le romancier Javier Cercas. Manuel Gallego-Nicasio s’engage dans l’armée de milice de la République.

Le corps d’un condamné

Deux ans plus tard, Manuel Gallego-Nicasio avait semé des parties de son corps sur les principaux champs de bataille de la guerre d’Espagne et gagné un surnom qui allait lui coller à la peau jusqu’à ses 101 ans, «Manolo El Manco». Manolo le manchot.

Son corps était couvert de cicatrices; comme une cartographie de tous les champs des batailles sur lesquels il a combattu. Dans la vallée du Jarama, il est blessé à une oreille (il finira par en perdre l’ouïe) quand les Républicains parviennent en 1937 à stopper l’avancée des troupes soulevées, les empêchant de refermer l’étau sur Madrid. Cinq mois plus tard, il perd son œil droit dans le carnage de Brunete. Mais hérite de 200 grammes de mitraille dans le crâne lors de cette bataille de chars où les deux camps se neutralisent (30 000 morts) à 30 kilomètres de la capitale. A Saragosse, l’offensive républicaine est repoussée, l’armée du centre ne parviendra jamais à faire la jonction avec le front nord. Alors qu’il tente de satisfaire un besoin naturel, Manolo a, lui, le malheur de toucher une bombe qui lui arrache la main droite et le majeur de la main gauche.

«¡Viva la muerte!», criait le général franquiste José Millan-Astray, fondateur de la Légion espagnole et gravement mutilé. Le soldat Manolo est, lui aussi, chair à canon, mais il est increvable. Son infirmité ne l’empêche pas de se porter volontaire pour le front de l’Ebre, où les 30 000 adolescents de la Quinta del Biberon s’apprêtent, forcés, à effectuer un dernier baroud d’honneur pour la République.

Fuir, survivre

A ce moment, l’histoire se brouille. Les fonctions militaires que Manolo a pu exercer alors qu’il était incapable de tenir un fusil ont été effacées de la mémoire familiale. «Les journalistes, vous ne vous intéressez qu’à la guerre, conteste Ramona. Mais il y a pire que la guerre.»

Car un jour, une ombre a refait son apparition à Herencia. Manolo ne s’est pas enfui à travers les Pyrénées catalanes avec les restes de l’armée républicaine et le demi-million de réfugiés, parqués dans des camps sur les plages françaises d’Argelès, Barcarès ou Saint-Cyprien. A la route de l’exil des poètes Antonio Machado ou Joan Oliver, il préfère rebrousser chemin, traversant les lignes de front, coupant de nuit à travers bois. Près de 600 kilomètres dans une Espagne qui se préparait à 36 ans de répression franquiste.

«J’ai supplié à boire et à manger. Je me suis caché comme un chien», raconte-t-il de retour au village. Il ne sera jamais emprisonné ou inquiété. Un média espagnol à qui il avait raconté son histoire en 2017, pour son centième anniversaire, évoque les difficultés de se cacher dans les plaines céréalières de La Mancha et ses techniques de surveillance pour échapper à «la chasse aux Rouges».

«Ma mère était ses mains»

Ramona a une autre histoire. «Il ne pouvait pas attacher seul ses lacets. Ma mère était ses mains.» Le jeune Manuel s’était en réalité amouraché d’Agustina Gomez-Calcerrada avant la guerre. S’il est rentré à Herencia, c’était surtout pour la retrouver. «Je l’aimais tellement quand il était en un seul morceau, comment n’allais-je pas l’aimer à son retour!» racontait son épouse. Issue d’une famille bourgeoise, avec des amitiés dans le camp franquiste, c’est probablement Agustina (décédée il y a quatre ans) qui lui a évité le peloton d’exécution.

Figure frêle, cachant son moignon sous une éternelle chemise à manches longues, lunettes aux verres épais, Manolo el Manco a dès lors promené son amertume dans les rues de Herencia. Contre les épicuriens: «Vous qui aimez rire, vous n’avez jamais connu la guerre», l’entendait-on dire. Ou contre ces jeunes, «si grands, parce qu’ils n’ont encore jamais courbé l’échine pour travailler». Lui, sa béquille, il ne l’appuyait même pas sur le sol, la gardant pendue à son bras. Comme un geste de défi au temps.

Il se démenait tant bien que mal, le dos chargé de pains qu’il allait revendre au village voisin de Villarta, 13 kilomètres à pied. Les paysans lui offraient parfois quelques légumes pour nourrir ses six enfants, un riche terrateniente lui propose un jour un travail de gardien, dans une maison qu’il finira par habiter avec sa famille pendant 23 ans.

Doyen du temps meurtri

Manolo a mené une vie austère, réglée comme une horloge, et frugale comme la soupe au poulet qu’il sirotait tous les soirs. Même après avoir récupéré sa pension d’ancien combattant grâce à Adolfo Suarez, le premier président démocratiquement élu. Invalide, il aura mis 36 ans pour la gagner. Son beau-frère Jesus l’a perçue chaque mois, lui qui avait combattu dans le camp victorieux. Une injustice de plus pour Manolo. «Le pire dans les guerres, c’est que personne ne sait les gagner avec dignité», énonçait l’un des anciens combattants de Javier Cercas dans son roman Soldats de Salamine. Le pire dans les guerres civiles, ce sont ces tranchées qui séparent les familles.

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Tous les matins à 6h, Manolo rendait visite à «ses» oiseaux. Il n’y a qu’eux qui bénéficiaient de ses largesses. «Il fallait voir ce spectacle, entouré par leurs battements d’ailes», se souvient Ramona, à qui il a fait promettre de prendre le relais après sa mort. Parfois, la voix du patriarche s’emplissait de tristesse quand il annonçait: «Il m’en manque deux, quelqu’un a dû les tuer.»

A l’ombre des oliviers du «chalet» de Ramona où trois générations de Gallego-Nicasio laissent filer les heures dominicales, on se demande si Ramona voit son père comme un héros de guerre. Sa réponse est surprenante: «Bien sûr, il nous a élevés avec enthousiasme pour nous faire arriver là où nous n’étions pas.» Tous les héros de guerre ne se ressemblent pas. Et ils ont aussi leurs défauts, comme le souligne sa fille qui semble encore lui en vouloir pour l’austérité de son enfance. «Toute sa vie, il a voulu mourir» mais il y «avait trop de force en lui», analyse Ramona, aux côtés de certains des 16 petites-filles et petits-fils de l’ancien patriarche.

L’une d’entre eux, Monchi, intervient pour nuancer le portrait de son grand-père: «Il n’était pas en paix avec la vie dont il avait hérité. Il y avait beaucoup de frustrations en lui.» Après la mort de sa femme Agustina, il n’y avait plus que les discussions sur la guerre civile et la politique, qu’il écoutait tous les jours sur sa petite radio, qui le sortaient de son lit. «Il n’a jamais su tourner la page», tranche-t-elle.

Des oiseaux sur sa pierre tombale

En doyen du temps meurtri, Manuel Gallego-Nicasio a passé sa vie à courir derrière un passé qui l’a toujours fui. Petit à petit, il s’est laissé contaminer par la mort. «Il a enterré tous ses amis, et tous ses compagnons», rappelle Bea, une autre petite-fille. Manuel assistait à tous les enterrements du village, y compris ceux des inconnus.

Un soir d’automne, Manolo est mort dans son lit. Et c’est finalement lui que l’on a enterré; avec les honneurs de la mairie et deux drapeaux socialiste et républicain, «comme s’il s’agissait d’un politicien», précise Ramona. A Herencia, les oiseaux ont perdu le vieil homme triste qui les nourrissait. Mais certains se posent parfois sur sa pierre tombale. Au pied du vieux moulin.