De Denver à Los Angeles, notre correspondante aux Etats-Unis nous emmène dans les roues de Jack Kerouac et de son mythique On the Road pour raconter l’Amérique d’aujourd’hui peu avant les élections de mi-mandat. En voiture! Et pour accéder à l'ensemble des épisodes, consulter notre dossier.

«L’obscurité régnait partout, en cet instant où nous étions en train de vociférer, blottis au creux de la montagne, nous les Américains ivres fous de cette terre puissante. Et plus loin, plus loin encore, derrière les sierras, de l’autre côté de Carson Sink, ce joyau scintillant, couleur de nuit, enchâssé dans sa baie, le vieux Frisco de mes rêves.» Sous les traits de Sal Paradise dans On the Road (1957), Jack Kerouac annonce tout de suite la couleur. San Francisco, sa terre d’extase, son eldorado! Il le clame depuis le Nevada désertique.

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City Lights, le Café Vesuvio…

San Francisco, j’y plonge depuis Lake Tahoe. Ou plutôt South Lake Tahoe, un pas en Californie l’autre encore dans le Nevada, avec des panneaux indiquant qu’il faut faire attention aux ours. Descendre vers le Pacifique. Passer par San José. Traverser la Silicon Valley. Entrer dans la ville aux 40 collines, avec un petit détour par le majestueux Golden Gate Bridge dans son épais jupon de brouillard. Puis direction North Beach, le quartier italien de San Francisco. Celui des Beats, surtout.

On y hume Kerouac, qui le vénérait, écumait ses bars et boîtes de jazz. L’écrivain y a d’ailleurs, depuis 1988, un petit passage à son nom, la «Jack Kerouac Alley», coincée entre l’iconique librairie City Lights de Lawrence Ferlinghetti et le Café Vesuvio. Une ruelle qui relie la Columbus Avenue à la Grant Avenue, porte d’entrée de Chinatown. A cette extrémité-là, son nom est écrit en chinois.

Un procès en obscénité

Mais ce sont bien City Lights et le Vesuvio qui méritent qu’on s’y attarde. Librairie indépendante et progressiste, monument de la culture alternative devenu maison d’édition, City Lights a été fondée en 1953 par le poète Lawrence Ferlinghetti et Peter D. Martin. En octobre 1955, l’irrévérencieux et facétieux Allen Ginsberg fait une lecture publique de son poème Howl, à la Six Gallery, en présence de ses comparses. Kerouac est là, avec du vin rouge qu’il fait abondamment tourner. Lawrence Ferlinghetti aussi. Il décide de publier Howl, avec d’autres poèmes de Ginsberg. Il est aussitôt arrêté et traîné en justice pour «obscénité». Jusqu’au verdict, favorable, du juge Horn, le 3 octobre 1957, après un procès très médiatisé.

Howl (1956) deviendra un des symboles du mouvement de la Beat Generation. Au même titre qu’On the Road (1957) de Kerouac, Gasoline (1958) de Gregory Corso et Le Festin nu (1959) de William S. Burroughs. Howl symbolise également la victoire de la liberté d’expression. «J’ai vu les plus grands esprits de ma génération détruits par la folie, affamés hystériques nus, se traînant à l’aube dans les rues nègres à la recherche d’une furieuse piqûre»: Ginsberg commence son poème ainsi. Langage cru, homosexualité, drogues: le test de l'«obscénité» est passé. Et ouvre la voie à d’autres écrits sans tabou.

Au Vesuvio, à deux enjambées de City Lights, les murs boisés sont remplis de souvenirs. On jurerait que le bar n’a pas vraiment changé depuis les années 1950. Kerouac est partout. Ses compères de la Beat Generation aussi. Neal Cassady y est passé en octobre 1955, juste avant de rejoindre Allen Ginsberg pour sa lecture publique. C’est à partir de ce moment, dit-on, que le Vesuvio a été assimilé aux Beats. Il attire aujourd’hui une clientèle très variée, dont beaucoup d’admirateurs de Kerouac. Un petit escalier en bois étroit mène à la mezzanine avec ses curieux vitraux, qui plonge sur le bar. Sous une photo de Kerouac, l’inscription «Beware of pickpockets and loose women» («Méfiez-vous des pickpockets et des femmes libres»).

Un musée itinérant et les seins de Carol Doda

A North Beach, il n’est pas difficile de tomber sur d’autres lieux fréquentés par les Beats. Le Caffe Trieste, par exemple, lieu de prédilection pour les écrivains bohèmes, au charme fou. Kerouac, Ginsberg, mais aussi Watts, Corso: tous l’ont fréquenté. Le réalisateur Francis Ford Coppola y aurait aussi écrit une grande partie du film Le Parrain (1972). Mais depuis 1999, Coppola peut compter sur son propre bar, le Café Zoetrope, où il vend également son vin, situé dans le magnifique Sentinel Building vert de 1907, qu’il a acquis en 1972 et où siège sa maison de production, American Zoetrope.

Le Caffe Trieste est considéré comme le premier vrai «bar à expresso» de la côte ouest. Ma voisine de table, qui palpe amoureusement son petit paquet de graines de café, ne cesse de le répéter, encore et encore. Oui, le café est effectivement bon. Mais je préfère savourer mon tiramisu, en observant les murs chargés de vieilles photographies.

La Beat Generation a désormais aussi son petit musée à North Beach, le Beat Museum, installé dans le quartier depuis 2006. Il rend surtout hommage à Kerouac. A l’intérieur, des photographies, un exemplaire de Howl dédicacé par Ginsberg, des lettres. Et une voiture, la fameuse Hudson 49 de Dean Moriarty dans On the Road, celle avec laquelle Cassady et Kerouac auraient traversé l’Amérique mais dont on ne sait pas vraiment si elle a existé. Il faut donc se contenter de la voiture qui a été utilisée pour le film de Walter Salles sorti en 2012.

Fondé en 2003 à Monterey par Jerry Cimino et sa femme, avec l’aide d’un fils de Neal Cassady, comparse et mentor de Kerouac, le Beat Museum était d’abord mobile. Le «Beat Museum on Wheels», une sorte de musée itinérant dans un camping-car Airstream. Et cette année, pour les 100 ans de la naissance de Kerouac, une nouvelle «Beatmobile» prend la route. Pour perpétuer et partager l’esprit des Beats, en reliant San Francisco à Lowell (Massachusetts), la ville où est né Kerouac et où il a été enterré.

En sortant du petit musée, on tombe sur le Hungry Club et l’indication «Les meilleures filles de la ville», vestige d’une autre époque. Mais surtout sur le Condor, le «gentlemen’s club le plus chaud de San Francisco», clame son site internet. Il faut bien entretenir le mythe. A l’extérieur, une petite plaque attire mon attention sur le mur en briques rouges. «Là où tout a commencé», peut-on y lire. «Le lieu de naissance du premier divertissement sans haut et sans bas au monde. Topless – 19 juin 1964. Bottomless – 3 septembre 1969. Avec Mme Carol Doda

Pionnière du striptease, Carol Doda s’est aussi fait connaître pour avoir recouru à l’augmentation mammaire, par le biais d’injections de silicone, à une époque où cela n’était pas encore à la mode. La gogo danseuse passée d’un 75B à un 100D est décédée en 2015.

Dans le grenier de Cassady

Ah, San Francisco… La douce brise qui s’est levée fait du bien et rend la promenade le long des piers, dont la jetée n°39 est squattée par de bruyantes otaries, bien plus agréable. Au loin, l’île-prison d’Alcatraz. Kerouac n’a jamais vraiment vécu à San Francisco. Mais il y a fait plusieurs séjours, au gré des humeurs et de l’état de son porte-monnaie, notamment quand il travaillait comme mécanicien pour la Southern Pacific Railroad (il enchaînait les petits jobs). Il vivait alors dans un hôtel. Mais il lui est aussi arrivé de squatter les logements de ses amis. La maison de Neal et Carolyn Cassady, notamment. C’était le cas en 1952, pendant plusieurs mois, quand il écrivait Visions of Cody.

Dans On the Road, Kerouac évoque un premier passage à San Francisco en 1947. City Lights n’existait pas encore. Le Vesuvio, tout juste pas (le café a ouvert en 1948). D’ailleurs, si San Francisco reste associé aux Beats, le mouvement est bien né à New York. C’est dans la Grande Pomme que les membres fondateurs du courant littéraire – Kerouac, Ginsberg, Burroughs, puis Corso – se sont rencontrés, sur le campus de l’Université Columbia.

Destitué car trop progressiste

Aujourd’hui, San Francisco apparaît toujours comme une ville hyperdémocrate et progressiste – elle a voté à plus de 85% en faveur de Joe Biden en 2020. Mais certaines évolutions sont révélatrices. Les problèmes d’insécurité ont valu au procureur Chesa Boudin, élu en 2020, d’être démis de ses fonctions en juin, après un vote de destitution.

Un jeune procureur, fils de militants antisystèmes arrêtés pour un braquage meurtrier et qui ont fait 40 et 20 ans de prison, jugé trop progressiste? Voilà qui pourrait représenter une nouvelle tendance dont les démocrates devront tenir compte, alors que la sécurité s’impose comme thème pour les «midterms».

Chesa Boudin, qui avait fait campagne sur les travers des incarcérations de masse, n’est pas resté inactif. Il s’est attaqué aux erreurs judiciaires et aux inégalités sociales, a démantelé un réseau de casseurs de voitures ou encore inculpé pour homicide un policier qui avait abattu un suspect non armé, pour démontrer que les forces de l’ordre ne bénéficient d’aucune impunité. Mais San Francisco est frappée de plein fouet par la crise des opioïdes et n’a jamais su résoudre son problème, lancinant, des sans-abri, très présents en plein centre-ville, notamment autour de la mairie et dans le quartier de Mission.

Les vols à l’étalage, vols de voitures et cambriolages ont augmenté. Inévitablement, le sentiment d’insécurité a pris l’ascenseur. Et Chesa Boudin en a payé le prix, alors qu’il n’en était qu’à la moitié de son mandat. Fermer les yeux sur les délits mineurs pour ne pas engorger les prisons, n’est-ce pas aussi encourager la criminalité? Plus de 60% des électeurs étaient apparemment de cet avis et ont voté en faveur de sa destitution, un résultat sans appel. Mary Jung, la responsable de la campagne de recall, assure néanmoins que San Francisco n’a pas pour autant «dérivé vers la droite dure en matière de justice pénale».

La successeure de Boudin, Brooke Jenkins, n’a en tout cas pas perdu de temps. Mi-juillet, elle a licencié 15 personnes pour réorganiser son service et l’axer davantage sur la répression, avec une politique de tolérance zéro à l’égard des récidivistes. Non sans provoquer quelques crispations.

A San Francisco, le vent tourne, et pas toujours dans le sens qu’on croit.

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Pour compléter, notre interview de Jean-François Duval, spécialiste de Kerouac