ASIE DU SUD

Sur les traces de la mystérieuse guérilla des Rohingyas

L’ARSA a mené des attaques contre les forces de sécurité birmanes, qui ont entraîné une forte répression et l’exode de la minorité musulmane. Cette organisation suscite aujourd’hui la crainte parmi les réfugiés vivant dans des camps au Bangladesh

ARSA: ces quatre lettres forment les initiales du nom de l’Armée du salut des Rohingya de l’Arakan, guérilla dont les attaques contre la police et l’armée birmanes précipitèrent le déchaînement de violences contre la minorité musulmane. Mais dans les camps de réfugiés rohingyas du sud du Bangladesh, ce nom, tout le monde hésite – ou se refuse – à le prononcer. Comme si l’existence de cette organisation restée mystérieuse était devenue un tabou. «ARSA? Ah! Connais pas, jamais rencontré personne qui combat pour elle», affirme Mohibullah, un activiste.

Rares et vagues déclarations sur Twitter

Certes, on sait peu de chose sur cette organisation, avatar d’autres mouvements séparatistes rohingyas précédents. Après le début de la répression de 2016, des communiqués vidéo avaient bien montré le chef présumé de la guérilla, un certain Attaullah. Cette figure du mouvement, censée être son fondateur serait née au Pakistan avant de passer sa jeunesse en Arabie saoudite. Il expliquait alors, photographié à visage découvert mais entouré de guerriers cagoulés et armés, vouloir mener une lutte pour «que justice soit rendue à [son] peuple».

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Depuis, plus rien, ou presque. A part de rares et vagues déclarations sur le compte Twitter de l’organisation. Pourtant, même si la guérilla n’a conduit aucune action militaire contre l’armée birmane depuis des mois, elle existe bel et bien. En mai, Amnesty International a dénoncé dans un rapport ses atteintes aux droits humains à l’encontre d’une minorité hindoue.

Dans l’une des masures du camp de Balukhali, au sommet d’une colline, le «commandant» Taher, 21 ans, a affirmé cette semaine dans un entretien au Monde faire partie du groupe des «40 combattants originels de l’ARSA, sous la direction de notre chef suprême Attaullah». Taher est un jeune homme élancé, à la peau un peu grêlée et au visage rond orné d’un collier de barbe. Il accepte que son nom soit cité mais refuse d’être photographié.

«Rapidement, on est passé de 40 à 300 personnes, puis à 500»

Ancien étudiant dans une école coranique du village de Boli Bazar, il raconte avoir été recruté début 2016. «C’est l’époque où les Birmans ont commencé à nous interdire de porter la longue robe islamique. On se faisait traiter de terroristes et de talibans si on s’habillait comme ça.»

Taher a commencé sa formation en faisant du taekwondo, puis s’est entraîné à la fabrication et au maniement de bombes artisanales. «Rapidement, on est passé de 40 à 300 personnes, puis à 500.» Aujourd’hui, soutient-il, ils seraient «3 000 combattants, la plupart réfugiés dans les camps», et «plusieurs centaines restés sur le terrain», en Birmanie. Il affirme qu’avant l’exode de l’été 2017, il y avait au moins «trois représentants» de l’ARSA dans chacun des villages du district de Maungdaw, dans le nord de l’Etat de l’Arakan, d’où sont originaires tous les réfugiés. Soit environ 300 «cadres» villageois.

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Informations impossibles à vérifier

Il est impossible de vérifier l’identité «militaire» de Taher, ce «commandant» à peine sorti de l’adolescence, pas plus qu’il n’est possible de confirmer la véracité de ses informations. «En 2017, nous avons attaqué une trentaine de postes de police, de gardes-frontières et de l’armée, mais notre opération a été un échec. Nous avons perdu 80 combattants d’un seul coup!» avoue-t-il. Il ajoute, en une remarque curieusement imprécise pour une guérilla à la taille limitée, que «deux ou trois cents» guérilleros ont été blessés.

En ce qui concerne l’attaque des trois postes de police et de l’armée l’année précédente, il donne des chiffres bien supérieurs à ceux diffusés par les Birmans, qui ont déploré à l’époque neuf morts. A l’écouter, plusieurs dizaines de policiers et de militaires auraient été tués ce jour-là par les hommes de l’ARSA.
Lorsque l’on s’étonne devant lui du silence du «haut commandement» et de l’absence de nouvelles actions militaires contre l’armée birmane depuis l’attaque d’un convoi en janvier dernier, Taher explique, direct:

«Nous sommes très mal équipés»

«Nous sommes très mal équipés. Quelques armes automatiques, des fusils artisanaux, des bombes, c’est tout. Ce n’est pas suffisant pour mener une action soutenue contre les Birmans.» Et Attaullah, le «suprême leader», le connaît-il? Où est-il? Taher sourit: «Oui, je le connais très bien; je l’ai eu au téléphone la semaine dernière. Il était dans le camp il n’y a pas si longtemps. Là, il n’y est plus.»

Et que pense-t-il des accusations de certains réfugiés affirmant que la guérilla fait régner la terreur dans les camps et tue ses ennemis? «Quand nous découvrons un collaborateur des Birmans ou l’un de leurs espions, on le met en garde. S’il n’obtempère pas, on le kidnappe et on le passe à tabac. Puis on le menace de mort.» 

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