Etats-Unis

Des traces de produits suisses dans les injections létales

Des produits suisses ont été utilisés lors d'exécutions de condamnés à mort. Si une nouvelle loi interdit les exportations à ces fins, la revente par des tiers peut difficilement être évitée

Le midazolam, dont le stock sera bientôt périmé dans l’Arkansas, est donc le produit «suisse» utilisé ces jours pour des exécutions. Roche, qui commercialise la substance, est au courant de cette pratique, mais n’a cessé de s’en distancer. En 2015, l’entreprise s’est fendue d’un communiqué pour indiquer qu’elle ne fournissait par de midazolam pour les exécutions, et ne le ferait sciemment pour aucun autre médicament.

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Contacté, le responsable médias de Roche, Nicolas Dunant, le réaffirme aujourd’hui au Temps: «Ce que nous avons dit en 2015 demeure. En 2004, Roche a abandonné la fabrication et la distribution de midazolam aux États-Unis pour des raisons professionnelles lors d’une réévaluation de notre portefeuille de médicaments qui sont maintenant disponibles chez les fabricants de génériques». Mais quelles mesures prend Roche pour qu’aucune de ses doses ne soit malgré tout utilisée lors d’exécutions? Nicolas Dunant ne donne pas plus de détails.

Ce n’est qu’en 2015, après un coup de fil d’un reporter de l’Oklahoma, qu’Armin Walser a entendu pour la première fois parler de midazolam utilisé pour des exécutions. Chimiste à la retraite, il est l'«inventeur» du midazolam. C’est lui qui a synthétisé la molécule en 1976 alors qu’il travaillait pour Hoffmann-La Roche, dans le New Jersey. Début mars, Armin Walser se confiait au New York Times, en assurant ne pas être favorable à la peine de mort. «Je n’ai pas inventé ce produit pour ça», a-t-il condamné. Utilisé initialement pour lutter contre les insomnies et comme sédatif avant des soins médicaux ou pour calmer des crises convulsives, le médicament aurait déjà été utilisé lors d’une vingtaine d’exécutions.

Deux cas en 2011

Ce n’est pas le seul «produit suisse» dont on retrouve la trace lors d’exécutions de condamnés à mort. L’entreprise Naari, qui a son siège à Bâle, a en 2011 exigé de l’Etat du Nebraska la restitution de 485 grammes de thiopental, qui lui avaient été vendus par un intermédiaire indien. La livraison initiale était destinée à la Zambie, pas aux Etats-Unis. Cette même année, Sandoz, filiale de Novartis spécialisée dans les génériques, a dû faire face à une polémique similaire: du thiopental commercialisé par l’entreprise avait, selon des médias, servi à des injections mortelles. Un produit commandé à la filiale autrichienne via un intermédiaire britannique.

Sandoz a toujours assuré n’avoir jamais eu d’autorisation pour produire du thiopental de sodium aux Etats-Unis, et ne pas leur en avoir vendu. Selon ses explications, Sandoz a produit du thiopental pour un tiers, qui l’a vendu à une entreprise britannique, Archimedes Pharma. «Mais nous n’avons pas connaissance d’une distribution plus loin, et ne sommes pas au courant que le moindre de nos produits ait été envoyé ou utilisé aux Etats-Unis», nous signalait un porte-parole en 2014. En mars 2011, le Conseil fédéral avait pourtant lui-même confirmé qu’un produit Sandoz avait été utilisé pour des exécutions.

En 2012, la conseillère nationale Barbara Schmid-Federer (PDC/ZH) demandait, dans une motion, d’interdire explicitement l’exportation de médicaments suisses vers les Etats-Unis «s’il ressort qu’ils sont susceptibles d’être utilisés à des fins illicites ou pour l’exécution d’êtres humains». Elle exigeait que la Suisse s’aligne sur l’UE qui applique une telle interdiction depuis 2011. La réponse du Conseil fédéral a été frileuse. Le gouvernement a accepté la motion en soulignant que la révision de la loi sur les produits thérapeutiques en tiendrait compte, mais a déclaré miser avant tout sur la «responsabilité propre des entreprises pharmaceutiques».

Vérification faite auprès de l’Office fédéral de la santé publique, la dernière mouture de la loi, qui n’est pas encore entrée en vigueur, va plus loin qu’une simple interdiction de l’exportation de médicaments et de leur commerce à l’étranger s’ils sont destinés «à des fins illicites». Elle précise désormais aussi qu’ils sont interdits s’ils s’avèrent «destinés à des exécutions d’êtres humains». Suffisant? Malgré cela, rien ne permet vraiment d’empêcher que des produits suisses soient revendus aux Etats-Unis par des tiers. Et puissent ainsi toujours se retrouver dans des cocktails mortels pour exécuter des condamnés à mort.

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