Carla Del Ponte: «Justice doit être faite»

L’ex-procureure du TPIY, Carla Del Ponte, se réjouit de voir approfondis les soupçons évoqués dans son livre «La Caccia»

Le Temps: Quelle est votre réaction au rapport de Dick Marty?

Carla Del Ponte: Je suis reconnaissante au Conseil de l’Europe et à Dick Marty d’avoir approfondi les soupçons de trafic d’organes et mis en évidence des informations dont nous ne disposions pas. La mission Eulex a les bases pour aller de l’avant.

– Quels témoignages aviez-vous?

– Nous avions le récit de personnes qui avaient transporté des prisonniers d’un lieu de détention à l’autre et jusqu’à un hôpital. Des témoignages graves. En outre, nous savions qu’il y avait des fosses communes en Albanie, où nous aurions pu peut-être trouver des corps dont les organes manquaient.

– Pourquoi avez-vous dû renoncer?

– Nous enquêtions sur 400 disparitions. Nous avions des indices selon lesquels une petite partie de ces personnes, une dizaine, aurait pu être victime d’un trafic d’organes. Mais les témoins étaient terrorisés et refusaient de confirmer leurs dires devant le Tribunal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY). Les indices étaient en Albanie et les autorités albanaises ont refusé d’enquêter en alléguant qu’elles l’avaient déjà fait sans succès. Et les faits semblaient remonter à l’été 1999, à une période postérieure aux hostilités, pour laquelle la compétence du TPIY était très douteuse. La Minuk, la Mission des Nations unies au Kosovo, aurait pu reprendre l’enquête, elle ne l’a pas fait.

– Vous-même n’avez pas rencontré d’opposition politique?

– Nous travaillions dans des conditions très difficiles. Nous enquêtions sur de nombreux crimes contre l’humanité. Des corps remontaient dans les lacs. Nous n’avions pas le soutien de l’OTAN car elle était alliée à l’UÇK; la Minuk ne nous donnait pas la documentation que nous demandions. C’était un problème général.

– Le problème ne s’est-il pas renversé? La Serbie a des raisons de ne pas reconnaître le Kosovo et refuser de livrer Mladic tant que Hashim Thaçi n’est pas inquiété…

– Je n’aime pas ce type de raisonnement. La justice doit être faite, on ne peut pas parler de stabilisation sans justice, ou accepter un président criminel. Pour Ratko Mladic, un acte d’accusation a été dressé contre lui, il doit être livré. Avant de songer à agir contre Hashim Thaçi, il faut mener une enquête formelle.

– Et vous pensez que ce sera fait?

– Je l’espère.

Florence Hartmann: «Une situation impossible»

Florence Hartmann avait critiqué les révélations de son ancienne patronne. Elle reste sceptique

Le Temps: Quelle est votre réaction au rapport de Dick Marty?

Florence Hartmann: Je reste perplexe. Il est à la fois détaillé – quant aux accusations portées – et vague – quant aux preuves sur lesquelles elles s’appuient. C’est peut-être inévitable à ce stade. Mais cela crée une dynamique perverse: on prend en somme la question par la fin, sans se donner le moyen de trancher ce qui est vrai et ce qui est faux.

– Et quel serait le début?

– Cela fait dix ans que l’on sait que l’UÇK avait des camps en Albanie où des centaines de personnes sont mortes, probablement de mort violente. Il n’est pas exclu que dans l’éventail de crimes qui y ont été commis figure un trafic d’organes. Mais seule une enquête judiciaire sur ces camps aurait permis de répondre à cette question. Carla Del Ponte avait demandé à l’OTAN de lui fournir les images satellitaires qui auraient permis de les localiser. Elle n’a jamais rien reçu. Aujourd’hui, Dick Marty semble avoir obtenu des informations de responsables occidentaux qui les détenaient depuis des années, sans jamais rien en faire.

– Vous soupçonnez une manipulation?

– Non. Je constate que tout le monde s’est mis dans une situation impossible: l’OTAN a collaboré avec l’UÇK, qui se chargeait de la guerre au sol pendant qu’elle bombardait la Serbie. L’Europe et les Etats-Unis ont parié sur les leaders de l’UÇK pour construire le Kosovo démocratique, écartant les forces alternatives qui pourtant existaient. Les enquêtes qui auraient dû être menées ne l’ont pas été. Et aujourd’hui, le premier ministre du Kosovo est sous le coup d’accusations dont on n’est pas en mesure d’évaluer la solidité.

– Pourquoi douter de l’existence d’un trafic d’organes si des exactions graves ont été commises?

– Parce que c’est une rumeur qu’on a entendue de tous les côtés et qui sent la propagande. Cela n’exclut pas qu’un trafic ait eu lieu. La version de Dick Marty est plus crédible que celle qui situait le prélèvement des organes dans la «maison jaune», isolée dans les montagnes. Mais on ne sait toujours pas d’où viennent ses informations. Il semble qu’il y ait eu accès assez tard puisqu’il laissait entendre au début de cette année encore qu’il n’avait rien trouvé. Et les journaux serbes assurent aujourd’hui retrouver dans son rapport tous les éléments du dossier de la justice serbe. Or ce dossier a toujours suscité la méfiance, notamment parce que certains témoins sur lesquels il s’appuie ont été torturés.