La colère agitait la foule qui s’était massée, lundi, devant le tribunal de Bhopal, dans l’Etat du Madhya Pradesh. La justice indienne venait de prononcer les premières condamnations face au pire désastre de l’histoire industrielle moderne, survenu dans cette même ville de Bhopal, vingt-cinq ans et demi plus tôt.

Dans la nuit du 2 au 3 décembre 1984, un gaz toxique s’était alors échappé accidentellement d’une usine de pesticides de la firme américaine Union Carbide. En quelques heures, 40 tonnes d’isocyanate de méthyle enveloppèrent les quartiers pauvres, situés aux alentours. Le gaz s’attaqua d’abord aux yeux des habitants, avant de s’engouffrer dans leurs poumons. Les ruelles de Bhopal se transformèrent en un piège mortel, tuant 3500 personnes sur-le-champ et 20 000 autres à la suite de complications médicales. Le bilan reste contesté; les défenseurs des victimes l’évaluent à 25 000 morts et à un demi-million de personnes affectées.

Un quart de siècle après la tragédie, sept anciens cadres supérieurs de la branche indienne du groupe chimique ont été condamnés à une peine maximale de 2 ans de prison. Les prévenus sont tous de nationalité indienne. Ils sont aujourd’hui des hommes âgés et l’un d’entre eux est déjà décédé. Dans les rangs figure notamment Keshub Mahindra, 85 ans, actuel président du constructeur automobile indien Mahindra & Mahindra: cet ancien président de Union Carbide India est condamné à payer 10 000 dollars. Les sept accusés ainsi que la filiale indienne sont reconnus coupables de «mort par négligence» et redevables chacun d’une amende de 2100 dollars. Le verdict pourra être contesté devant une juridiction supérieure. Mais il représente, à ce jour, les seules condamnations susceptibles de mettre, dans cette affaire, des individus derrière les barreaux.

Ce premier pas aurait pu être une ultime victoire de la justice. Mais la légèreté des peines prononcées a choqué les organisations de défense des droits de l’homme impliquées dans cette interminable bataille judiciaire. «Le pire désastre industriel en est réduit à un simple accident de la circulation», s’est indigné l’activiste Satinath Sarangi, rappelant que la «mort par négligence» est souvent prononcée lors de simples cas d’accidents routiers. Selon lui, «le verdict est un très mauvais message envoyé aux grands patrons des entreprises de la planète» et une invitation à «l’impunité».

De désastre industriel, l’affaire de Bhopal a pris les allures d’un désastre judiciaire. En 1987, les responsables de l’entreprise avaient été accusés d’homicide. Mais en 1996, les chefs d’accusation étaient atténués à la «mort par négligence». Des enquêtes ont pourtant démontré que les normes sécuritaires de l’usine avaient été sciemment compromises pour réduire les coûts. Au niveau des indemnisations, Union Carbide a également bénéficié d’un scénario favorable, avec une condamnation réduite en 1989 à 470 millions de dollars. Dix ans plus tard, le géant américain Dow Chemical a racheté Union Carbide et affirme que les responsabilités ont donc été négociées et soldées avec le versement des indemnisations. En Inde, la catastrophe de Bhopal demeure cependant la référence d’un traumatisme national. Elle est aussi l’image d’une relation complexe entre la hâte d’encourager la croissance industrielle et le respect à accorder aux populations locales.

Enfin, le nom de l’accusé numéro un n’a pas même été prononcé lundi lors du verdict. Il s’agit de l’Américain Warren Anderson, âgé de près de 90 ans et ancien directeur de Union Carbide jusqu’à sa retraite en 1986. Il est soupçonné d’être l’auteur des décisions qui avaient amené un risque sécuritaire dans l’usine indienne, alors qu’il n’avait jamais envisagé de telles mesures dans son autre usine similaire implantée aux Etats-Unis. Warren Anderson a toujours refusé de se présenter devant les tribunaux indiens qui, par la suite, se sont limités à le déclarer «en fuite». Une demande d’extradition a pourtant été lancée par l’Inde en 2009, mais sans être réellement mise à exécution. De leur côté, les organisations de défense des victimes assurent avoir localisé Warren Anderson vivant aujourd’hui à New York.

A Bhopal, la tragédie continue. D’après le gouvernement, plus de 100 000 personnes sont victimes de maladies chroniques. Des enfants souffrent de graves malformations. Les nappes phréatiques auraient été contaminées. Quand au site abandonné de l’usine, il n’a toujours pas été assaini.