Sous la pluie battante, l'homme hurle sa douleur et sa rage. D'une main, il tient une grande photo d'un jeune adolescent, sa copie conforme, trente ans plus jeune: mêmes yeux vides, même air triste. Comme cet homme, ils étaient plusieurs dizaines à attendre, sous un énorme drapeau palestinien, le premier ministre Ehud Barak, brandissant les images des Arabes israéliens tués par la police depuis début octobre. Pratiquement le seul signe d'animation dans une ville de Nazareth qui, privée de ses touristes depuis des mois et noyée sous la pluie, avait presque, mercredi soir, des allures de cité fantôme.

Sur le véritable chemin de croix qu'a entamé Ehud Barak pour tenter d'obtenir sa réélection, Nazareth était pour lui bien plus un Golgotha que la ville de l'Annonciation. Il a fallu chercher très loin les «supporters» qui accepteraient de se montrer aux côtés du dirigeant travailliste: Druzes, Bédouins, Tcherkesses des villages environnants… Certains ont fait demi-tour lorsque les manifestants leur ont craché des insultes à la figure. Les autres ne sont parvenus à remplir qu'une toute petite salle, dans un hôtel grand luxe, un peu à l'écart de la ville. Tout autour, des dizaines de policiers finissaient de confirmer que Barak n'était pas exactement bienvenu pour y tenir son meeting électoral. «Moi je suis venu, mais c'est juste pour voir comment il s'en sort», s'excuse Ahmed, 30 ans, semblant jouir autant de la profusion de petits-fours que, par avance, de l'embarras du candidat.

A l'approche du scrutin du 6 février, l'entourage de Yasser Arafat commence à lancer des mots d'ordre sinon «en faveur» de Barak, du moins «contre» son rival Ariel Sharon. Mais les «frères» israéliens, pour l'instant, ne sont pas près de l'entendre. A l'unisson, les élus arabes de la Knesset (parlement israélien) prônent aujourd'hui, au mieux, le boycott des élections et, au pis pour Barak, un vote sanction en faveur du chef du Likoud. Alors qu'ils avaient voté à 90% en faveur de la gauche, ils se sont sentis «trahis» lorsque la police a tiré sur la foule qui manifestait son soutien à l'Intifada. Bilan: treize morts, autant de plaies encore béantes au sein de cette population qui, depuis cinquante ans s'estime marginalisée par l'Etat hébreu.

Lors son discours, applaudi par des enfants bédouins amenés sur place en autobus et revêtus d'un tee-shirt blanc, Ehud Barak n'avait en réalité qu'un interlocuteur: les familles des victimes qui, peu avant, avaient refusé de le rencontrer. «J'ai suffisamment côtoyé de familles en deuil pour savoir ce que cela représente», a lancé l'ancien militaire, en refusant toutefois à s'excuser pour le comportement de la police comme l'y avaient engagé les quelques dignitaires arabes venus lui prêter main-forte.

Le «vote arabe», sur lequel la gauche a souvent pu compter, est d'autant plus déterminant aujourd'hui qu'il permettrait à Barak de combler une partie du retard toujours considérable qui le sépare d'Ariel Sharon (entre 16 et 20 points). C'est seulement ensuite, notent ses conseillers, que Barak pourrait suffisamment motiver le «camp de la paix» israélien pour le convaincre d'aller voter.

Venu lui aussi soutenir Barak, le député du Meretz (gauche laïque) Haïm Oron reconnaît en privé que reconquérir la population arabe n'est pas tâche facile. «Nous, Meretz, pensons que la police n'a pas le droit de tirer de cette manière, que ce soit contre des juifs ou contre des Arabes. Mais une commission d'enquête est en cours. On doit la laisser travailler.»

Un député druze, Salah Tarif, pourtant acquis à la cause de Barak, dira publiquement la même chose, en prenant moins de gants encore: «Franchement, Ehud, il ne m'a pas été facile de venir ici aujourd'hui… Mais nous te donnons une deuxième chance.» Une seule stratégie, en fait, pour tous ceux qui sont montés à la tribune: insister sur le «danger Sharon» plutôt que sur les qualités d'un premier ministre impopulaire. Une stratégie que Barak lui-même est le premier à appliquer: «La paix que préconise Sharon n'a aucune chance de se réaliser. C'est un nom de code pour la confrontation», dit-il en comparant le plan de paix à une femme enceinte de six mois. «Il ne suffit pas de taper sur la table pour la faire accoucher.»

Dans un café désert de Nazareth, Marwan détourne un moment la tête du feuilleton diffusé par la chaîne de télé israélienne. «Pourquoi est-ce que Barak ne s'est pas souvenu de nous avant, tonne-t-il dans un hébreu parfait. Le jour des élections, nous nous placerons devant les urnes et empêcherons les autres Arabes de voter. Cette fois, nous nous sommes réveillés.»