Revue de presse

Le train de l’enfer

La tragédie de Saint-Jacques-de-Compostelle a fait 80 morts, et une dizaine de blessés sont encore dans un état grave. La vitesse du conducteur est mise en cause, mais aussi les systèmes de contrôle automatique qui n’ont pas marché

Bien sûr, il faut attendre les résultats de l’enquête. Il faudra faire des reconstitutions virtuelles, tester les hypothèses et analyser les boîtes noires avant d’incriminer quoi que ce soit, qui que ce soit, dans ce drame terrible.

Il n’empêche que de très nombreux médias, journaux ou sites spécialisés, racontent comment un des deux conducteurs du train accidenté, Francisco José Garzon Amo, 52 ans, trente ans de métier, depuis un an sur cette ligne, était un fou de vitesse.

Le site Eteignezvotreordinateur.com publie ainsi des extraits de la page Facebook du conducteur, fermée depuis hier. On y voit des captures d’écran avec des compteurs à 200 km/h, et ces extraits de dialogue:

– Fernandez (un ami): «Ouais, tu vas à toute vitesse, freinnnne!»

– Garzon: «Je suis à la limite, je ne peux pas aller plus vite, sinon j’ai une amende.»

– Fernandez: «Putain, tu vas atteindre les 200!»

– Garzon: «Et le compteur n’est pas truqué.»

– Heras (un autre ami): «Si les flics te chopent, tu te retrouves sans tes points, hihi.»

– Garzon (en majuscules): «QUEL PIED ÇA SERAIT DE FAIRE LA COURSE AVEC LA GUARDIA CIVIL ET DE LES DÉPASSER EN FAISANT SAUTER LE RADAR; HI HI, UNE SACRÉE AMENDE POUR LA RENFE.»

«Ceci étant dit, rien ne prouve, rappelle prudemment le site, que, sur cette photo qu’il a mise sur Facebook, il soit en infraction, car il ne semble pas avoir dépassé la vitesse autorisée… dans ce cas précis.» Car ce sont des trains très rapides AVE que conduisait Garzon, l’équivalent espagnol des TGV, où cette vitesse de 200 km/h est la vitesse moyenne. Il faut de toute façon réaliser que tous les conducteurs de trains rapides aiment la vitesse, a priori. Mais que s’est-il donc passé pour que le train puisse atteindre à cet endroit la vitesse de 190 km/h sans être freiné automatiquement, alors qu’il aurait dû rouler à 80?

L’erreur humaine mais aussi le système de freinage seraient en cause, pour El Mundo, qui explique en citant «des sources» qu’à la courbe où le train s’est retourné, à la sortie d’un tunnel, la voie n’est pas équipée des balises de freinage automatique suivant la norme européenne ERMTS pour les grandes vitesses. A cet endroit, c’est l’autre système plus ancien, AFSA, un frein automatique suivi d’un signal, qui aurait dû se déclencher. Mais la courbe est précisément dans un angle mort, entre deux systèmes de sécurité, le second n’ayant pas eu le temps de prendre le relais, selon le journal. Une infographie animée permet de comprendre visuellement ce système de freinage automatique. «A cet endroit, le machiniste doit suivre des instructions écrites, il n’y a pas de communication entre les balises et le train», écrit le journal. On constate aussi que la ligne comporte de nombreuses courbes et virages juste avant d’arriver en gare. D’autres sources toujours citées par El Mundo envisagent un échec du système ERTMS, qui aurait dû faire baisser la vitesse du train avant de le laisser partir sur le système ASFA.

On le voit, l’affaire est technique. El País complète en expliquant que le système AFSA n’arrête automatiquement le train que si sa vitesse dépasse les 200 km/h, ce qui n’était pas le cas. L’autre système ERTMS est plus complet et efficace car il évalue non la vitesse en soi, mais en fonction du terrain, de la circulation des autres trains. «Il est clair que la coexistence de deux systèmes de sécurité différents multiplie les risques», selon une responsable ferroviaire citée par le journal.

El País revient aussi longuement sur les victimes de l’accident, avec un récit terrible de l’attente insoutenable des familles, et leur désespoir. Les habitants se sont montrés extrêmement solidaires et l’hôpital a été assailli de dons du sang, de quoi pratiquer 2000 opérations s’il le fallait. C’est le premier accident d’un train à grande vitesse dans le pays, rappelle le journal. Qui explique aussi comment les habitants d’Angrois, le lieu de l’accident, s’étaient battus contre la construction de la ligne à grande vitesse, qui divise en deux le village. Le journal propose une couverture en direct des développements de l’enquête, à lire ici.

Le conducteur doit être présenté aujourd’hui à un juge. El Mundo retrace les derniers mots qu’il a prononcés après l’accident, encore dans sa cabine: «Qu’est-ce que je peux faire, j’ai déraillé… J’ai foiré… Je l’aurai toujours sur ma conscience si des gens sont morts… Je veux mourir.» Mais l’enquête pour comprendre ce tragique enchevêtrement des défaillances humaines et techniques promet d’être longue.

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