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Traite des femmes en Europe: «Les trafiquants visent de nouveaux profils»

En constante progression, le trafic d’êtres humains en Europe évolue en même temps que la société, trouvant toujours de nouveaux débouchés. Interview de Daniela Misail-Nichitin, invitée ce samedi soir au FIFDH

En Europe, près de 120000 femmes et jeunes filles sont dans les filets des trafiquants, selon les Nations unies. Victimes surtout de prostitution forcée, près des deux tiers d’entre elles sont originaires de pays membres de l’Union européenne, dont la Roumanie et la Bulgarie. Selon Daniela Misail-Nichitin, directrice exécutive de La Strada Moldavie -membre de La Strada Internationale, un réseau européen de lutte contre la traite des êtres humains en Europe-, ce «business» génère des bénéfices tels qu’il arrive en troisième position en termes de rentabilité, juste après le trafic d’armes et de drogues. Daniela Misail-Nichitin participe ce samedi soir à un débat intitulé «Traite des femmes: l’Europe laxiste?» dans le cadre du Festival et Forum international sur les droits humains (FIFDH).

Quels sont les nouveaux visages de la traite des femmes en Europe?

Daniela Misail-Nichitin: Tout d’abord, les itinéraires du trafic ont changé depuis une dizaine d’années. Certains pays fournisseurs, comme la Russie, ont été supplantés par des Etats de l’ancien bloc soviétique, tels la Moldavie, l’Ukraine, le Bélarus… Dans le même temps, il y a un changement des pays de destination ces deux dernières années: les victimes moldaves ou ukrainiennes de cette traite, comme la plupart des autres nationalités, sont surtout envoyées en Russie, à Chypre –où la prostitution a explosé dans le nord de l’île-, en Turquie et aux Emirats arabes unis.

L’Ukraine, qui connait une révolution socio-politique majeure, est donc une plaque tournante de ce trafic?

C’est le pays d’Europe orientale qui a connu la plus forte hausse de la traite des êtres humains entre 2011 et 2012, avec 15% de victimes supplémentaires. Cette tendance est étroitement liée à une autre forme du trafic qui est en train de prendre des proportions énormes dans cette zone: l’explosion des cas d’exploitation de main d’oeuvre.

C’est-à-dire du travail forcé?

Absolument. Ce phénomène a enregistré près de 80% d’augmentation en Ukraine en 2012. Mais il est normal que ce chiffre soit élevé: cette main d’oeuvre corvéable à souhait alimente les chantiers de construction ou les domaines agricoles, pour lesquels il faut constituer des brigades de plusieurs dizaines de travailleurs. Cette exploitation dessine une nouvelle tendance dans la traite des êtres humains, qui se retrouve aussi dans d’autres Etats du sud-est européen: le trafic est de plus en plus dirigé vers des pays qui, traditionnellement, ne faisaient «que» fournir des victimes. En Ukraine, ce sont principalement des hommes moldaves et ouzbeks qui sont exploités dans les champs. Conséquence logique de nouvelle forme d’exploitation: pour la première fois, le programme ukrainien de résinsertion des victimes mis en place par l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), compte davantage d’hommes que de femmes.

La pauvreté est-elle toujours le principal trait commun des victimes?

C’est sans aucun doute le premier facteur. Toutefois, on remarque que le degré de bien-être des victimes avant leur enrôlement -hommes comme femmes- a augmenté. En Moldavie, leur niveau d’étude est plus élevé. De prime abord, elles apparaissent donc moins vulnérables. Mais les trafiquants ont su s’adapter à cette évolution. Le recrutement est de plus en plus fréquent directement dans les pays de destination, en particulier en Italie, en Pologne et en Russie, où les Ukrainiens se rendent de manière autonome et sont enrôlés dès leur arrivée, par exemple dans les gares. Les mafieux se sont aussi adaptées aux évolutions technologiques: le nombre de victimes -toutes nationalités confondues- recrutées par internet a plus que doublé entre 2011 et 2012.

Plusieurs rapports indiquent que la traite augmente sur le sol même du pays d’origine des victimes. Est-ce une nouvelle réalité plus difficile à combattre ?

C’est une donne encore limitée. En Moldavie par exemple, 6% des cas relevés en 2013 concernait un trafic interne. Celui-ci est plus facile à combattre sur le plan judiciaire, car il ne nécessite pas d’énormes moyens d’investigation ou d’accord spécifique entre Etats. Cependant, le profil social des victimes les rend plus compliquées à identifier. Souvent, ces personnes souffrent de troubles mentaux, ce qui complique aussi leur réinsertion sociale, par manque de structure adaptée ou de personnel formé dans le pays, comme en Moldavie.

En Europe, plusieurs lois ont été adoptées au cours des quinze dernières années pour lutter contre ce fléau , y compris une loi très restrictive en 2011 . Mais seulement six des 27 Etats membres l’ont ratifiée. Comment expliquer cette faible mobilisation?

Question difficile et délicate… De mon point de vue, le manque de coopération entre Etats est conditionné par la corruption au sein des pays les plus touchés, et l’accès limité à la justice pour les victimes. Dans de nombreux Etats, elles ne recoivent aucune assistance lors de leur collaboration avec la police, ce qui est traumatisant et contre-productif: de ce fait, beaucoup refusent de collaborer et ne sont pas ensuite identifiées comme victimes de la traite d’être humains, mais comme simple migrant illégal.

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