Le traitement des migrations en Méditerranée pourrait être «militarisé»

Europe L’Union européenne se mobilise pour limiter les drames en mer. Elle envisage d’utiliser davantage la force pour arriver à ses fins

La multiplication des drames en Méditerranée a pour effet d’éroder certains tabous. La réunion des ministres européens de l’Intérieur et des Affaires étrangères, qui s’est tenue lundi à Luxembourg suite à la mort de 800 migrants dans le naufrage d’un chalutier, a relancé l’idée de militariser le traitement du problème. Soit de recourir davantage à la force pour tenter de reprendre le contrôle des événements. Le projet sera débattu ce jeudi, lors du sommet européen extraordinaire convoqué de toute urgence sur la question.

Blocus maritime

Une première mesure envisagée est d’organiser un blocus maritime au large de l’Afrique du Nord, notamment le long des côtes libyennes. L’opération aurait pour but d’intercepter les bateaux de migrants dans les eaux internationales peu après leur départ, de manière à éviter autant que possible les naufrages tout en limitant les débarquements sauvages sur les rives européennes. Le premier ministre britannique David Cameron, l’un des partisans les plus convaincus de cette solution, a promis d’exposer son projet en détail. Le Times de Londres a publié les noms de différents bâtiments pressentis pour cette mission, tels le HMS Bulwark, l’un des plus grands navires de guerre du Royaume-Uni, et le destroyer HMS Dauntless.

Il reste à savoir ce que deviendraient les migrants ainsi interceptés. Trois options principales se présentent: la conduite à destination, le retour au point de départ et le transfert dans un pays tiers. La première solution a pour avantage la sécurité, mais possède pour inconvénient d’encourager les traversées. La deuxième est plus dissuasive, mais elle contrevient aux règles de l’asile qui s’opposent au refoulement, surtout vers des territoires en guerre. La troisième est censée concilier la sécurité, la dissuasion et l’accueil.

Cette dernière solution correspond au «modèle australien». Egalement soumise à une forte immigration clandestine par mer, l’île-continent y a répondu ces dernières années par une stratégie draconienne, qui consiste à empêcher les bateaux d’accoster sur le territoire national et à transférer leurs passagers dans des pays tiers, soit l’île de Nauru, la Papouasie-Nouvelle-Guinée et, depuis peu, le Cambodge.

Le résultat est radical. Selon le ministre de l’Immigration, Peter Dutton, seule une embarcation est arrivée en Australie au cours des dix-huit derniers mois, contre 534 au cours du même laps de temps sous le régime précédent. Aucun mort n’est par ailleurs à déplorer depuis plus d’un an, alors qu’auparavant deux personnes périssaient en moyenne par mois.

Destruction de bateaux

«L’idée de transférer les migrants dans des pays tiers, au sein de zones dites «de protection», est dans l’air depuis des années en Europe, confie Etienne Piguet, professeur de géographie à Neuchâtel et vice-président de la Commission fédérale des migrations. Mais elle n’est pas facile à concrétiser. Il faut que les pays d’accueil acceptent de jouer ce rôle, qu’ils présentent des conditions de protection acceptables et que les migrants veuillent bien y résider.»

Une autre mesure envisagée ces jours est la destruction des bateaux utilisés pour les traversées. Lorsqu’une embarcation est interceptée en mer, elle est le plus souvent abandonnée sur place après avoir été vidée de ses occupants. Cette pratique permet aux trafiquants de la récupérer et de la réutiliser pour d’autres voyages. Ce dont ils ne se privent pas.

«La volonté de détruire ces bateaux est compréhensible, commente Etienne Piguet. Comme le nombre de bâtiments est limité dans les zones de transit, elle est susceptible de ralentir sensiblement le trafic. Mais elle produit aussi des effets pervers. L’un d’eux est de pousser les trafiquants à utiliser des embarcations toujours plus vétustes et donc toujours plus dangereuses. Un autre est de favoriser une pénurie de chalutiers, au détriment de la pêche côtière, un secteur économique qui peut être vital.»