Les Allemands l'appellent simplement «Joschka», au sein du parti des Grünen on l'a surnommé «Dieu le Père». Vif, impertinent, séducteur, Joseph Joschka Fischer, 57 ans en avril, l'ancien gauchiste «casseur de flics» devenu ministre des Affaires étrangères, fascine toujours l'Allemagne. Par son charisme naturel, à cause de l'incroyable carrière politique de ce fils de boucher, pur autodidacte formé à la dialectique révolutionnaire et à l'école de Daniel Cohn-Bendit, mais aussi en raison de ses poses d'homme d'Etat en costume Cerruti, ses allures souveraines et la continuelle mise en scène de sa vie. Durant six ans, il fut l'homme politique le plus populaire d'Allemagne.

Rattrapé par «l'affaire des visas» et les accusations de laxisme dans le contrôle des autorisations de voyage accordées par quelques ambassades dans les pays de l'Est, dont celle de Kiev, Joschka Fischer paie aujourd'hui la facture de sa popularité. Les personnes âgées l'aimaient parce qu'il semblait réconcilier la génération soixante-huitarde avec les institutions allemandes, les 30-60 ans parce qu'il leur rappelait leur propre jeunesse et les plus jeunes parce qu'il passait dans les médias comme une «rock star». La presse déteste ses airs suffisants, voire arrogants. Elle déteste surtout que Joschka Fischer avoue ouvertement se servir des médias comme d'un outil de promotion politique. L'opposition ne lui pardonne pas les insolences qui ont fait sa popularité à son détriment.

Il y a eu bien sûr sa prestation de serment, en baskets, comme ministre de l'Environnement du Land de Hess, en décembre 1985. Mais, rappelle Michael Schwelien, auteur de la première biographie du ministre, «il avait tout mis en scène. S'il a prêté serment chaussé de baskets, ce n'est pas parce qu'il en porte d'habitude, il les avait achetées pour l'occasion. Il savait que cette image le rendrait célèbre.» En 1984, représentant de l'aile realo des Verts au Bundestag, il joue de son insolence: «Avec votre autorisation, Monsieur le président, vous êtes un trou du cul.» Cela, l'opposition ne le lui pardonnera jamais, pas plus que d'avoir traité l'assemblée de «rassemblement d'alcooliques» ou de «corbeaux endimanchés».

Gerhard Schröder tient trop à son vice-chancelier, auquel il doit d'être demeuré au pouvoir après les élections gagnées sur le fil en 2002, pour le lâcher. Pourtant Joschka Fischer n'a jamais été aussi proche d'être jeté du haut de la roche Tarpéienne. Lui-même a songé un temps à démissionner, révélait-il peu après avoir avoué n'avoir «pas agi assez rapidement, assez fermement et assez complètement en tant que ministre responsable». Désormais, l'opposition conservatrice et la presse n'en démordent plus. Une commission d'enquête parlementaire siège sans désemparer pour savoir comment on a pu si longtemps ignorer les détournements massifs d'autorisations de voyage.

Ancien rebelle acquis au réformisme ou opportuniste? Ses ex-amis fundi lui reprochent d'avoir un peu vite passé de l'idéologie révolutionnaire aux Verts écologistes et pacifistes, mais sans jamais afficher le moindre intérêt pour l'environnement ou la défense des minorités. Lors du conflit des Balkans, il a contraint ses amis à abandonner leur credo pacifiste pour justifier l'intervention de l'OTAN et du contingent allemand au Kosovo et, quelques années plus tard, en Afghanistan. Ancien pro-palestinien, au nom de la responsabilité historique de l'Allemagne vis-à-vis d'Israël il a fait coller la diplomatie allemande aux vues israéliennes, lui reproche-t-on.

«La vie de Fischer montre beaucoup d'exemples d'une certaine indifférence au contenu de la politique: il a été propriétaire sans porter d'intérêt à sa maison, politicien vert sans intérêt pour les Verts, ministre de l'Environnement sans intérêt pour l'environnement… Et pourtant, Fischer ne fait rien dont il ne soit persuadé», écrivent Matthias Geis et Bernd Ulrich dans leur livre Fischer, l'incomplet.

Pour la Frankfurter Allgemeine Zeitung, le ministre, «qui a l'instinct politique d'un chef de clan», serait «étranger à son propre ministère». Son laxisme dans la surveillance administrative proviendrait du décalage entre sa passion pour la politique étrangère – comme le grand dessein de décrocher un siège permanent au Conseil de sécurité de l'ONU – et son absence de compréhension de la «nation allemande». A Kiev, sans doute croyait-il, comme les Verts pour une fois, donner une leçon d'ouverture et de tolérance à une Allemagne petite-bourgeoise et coincée dans ses frontières, celle contre laquelle il s'était rebellé dans les années 60.