Dans son rapport publié mercredi, le sénateur suisse Dick Marty, rapporteur de l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe, critiquait la collaboration de certains Etats européens dans les transfèrements de détenus de la CIA soupçonnés de terrorisme (LT du 8.6.06). Seuls les magistrats de Milan ont ouvert une enquête sur l'une de ces opérations, à savoir l'enlèvement en plein jour, le 17 février 2003, dans la capitale lombarde de l'imam égyptien Abou Omar. Depuis plus d'un an, le procureur Armando Spataro a même émis des mandats d'arrêt contre 22 agents américains de la CIA.

L'instruction devrait être bouclée d'ici à la fin juin et les agents pourraient être jugés dès l'automne, ce qui représenterait le premier procès concernant les transfèrements de prisonniers soupçonnés de terrorisme. Même si, vraisemblablement, aucun des suspects américains ne devrait se trouver dans le box des accusés, le gouvernement de Berlusconi ayant refusé d'adresser les demandes d'extradition à Washington. Les juges de Milan espèrent toutefois que le nouveau gouvernement de Romano Prodi sera plus coopératif pour faire la lumière sur l'un des plus spectaculaires chapitres des vols secrets de la CIA.

Selon la reconstitution des magistrats, les agents américains, dont certains dépendraient du Pentagone, auraient en effet mené, en février 2003, en plein jour, une véritable opération commando dans les rues de Milan pour enlever l'imam égyptien Hassan Mostafa Osama Nasr, surnommé Abou Omar et soupçonné d'être proche des milieux islamistes. Bénéficiant de l'asile politique, le religieux faisait l'objet d'une enquête dans la Péninsule pour ses liens présumés avec le terrorisme international. Mais les services américains seraient intervenus avant la fin des enquêtes italiennes en l'interceptant au prétexte d'un banal contrôle d'identité, puis l'auraient embarqué de force dans un fourgon.

Interrogatoires musclés

Abou Omar aurait été ensuite transporté sur la base américaine d'Aviano, près de Trévise, puis transféré par avion jusqu'à Ramstein, une autre base américaine en Allemagne, où se trouve le commandement européen de la CIA. Après des interrogatoires musclés, il aurait été réexpédié vers Le Caire pour y être incarcéré et torturé. Son avocat a indiqué que l'imam avait été «placé pendant trois mois en isolement complet, sans jamais prendre l'air» et a perdu l'ouïe d'une oreille à la suite des mauvais traitements.

Selon le Parquet de Milan, l'opération aurait été planifiée par l'ancien chef de la CIA en Italie, Jeff Castelli, lequel a quitté, avec les 20 autres inculpés, le territoire transalpin peu de temps après l'enlèvement. Considéré comme le 22e membre de l'opération, le consul des Etats-Unis à Milan, Robert Seldon Lady, serait resté encore quelques mois dans le pays avant de fuir à son tour devant l'évolution de l'enquête.

Les autorités italiennes étaient-elles au courant de l'opération? Les collaborateurs de Berlusconi ont toujours nié les faits, indiquant même qu'ils avaient reçu un dossier de la CIA notifiant qu'Abou Omar avait disparu de son plein gré et qu'il avait été repéré dans une localité des Balkans. Reste que les magistrats milanais sont convaincus que les services secrets italiens ont été informés de la préparation de l'enlèvement dès la fin de l'année 2002, au cours de réunions avec leurs homologues américains.

D'autant qu'un sous-officier des carabiniers est soupçonné d'avoir participé à l'opération. Avec un autre agent, il aurait eu comme tâche de bloquer l'imam radical dans la rue. Interrogé par Armando Spataro, le carabinier a soutenu avoir été contacté directement par Robert Seldon Lady. Il pourrait être le seul présent, à l'automne, dans le box des accusés.