Georges Forrest est un homme d'affaires habitué aux risques. Principal actionnaire de la Katanga Mining Limited, héritier d'une famille d'exploitants miniers belges installés voilà un siècle dans l'est du Congo au sous-sol si riche en ressources, ce septuagénaire vient de rouvrir ce week-end à Kolwezi la mine de cuivre de Kamoto, abandonnée depuis plus de dix ans. Problème pour ce «parrain» historique du secteur minier, que beaucoup de Congolais considèrent comme l'un des principaux soutiens financiers du chef de l'Etat, Joseph Kabila: l'élection du 30 juillet risque de plonger à nouveau cet immense pays d'Afrique dans le chaos. Dix personnes ont été tuées vendredi lors d'échauffourées entre policiers et membres d'un mouvement qui prône l'autonomie dans le Bas-Congo. Malgré l'envolée des cours mondiaux du cuivre*, les investisseurs attendent. «Ils redoutent que la politique tourne la tête aux mineurs, explique un analyste. Les urnes, au Congo, c'est d'abord l'instabilité.»

Les chiffres donnent une idée de l'enjeu: la campagne électorale d'un mois qui s'est ouverte jeudi 30 juin va voir une armée... de candidats armés briguer les suffrages des 25,6 millions d'électeurs. Trente-trois candidats sont en lice pour la présidentielle; 9707 candidats pour l'un des 500 sièges de député. Or, beaucoup sont issus des rébellions qui ont accepté, en 2002, le processus de paix de Lusaka en échange du partage du pouvoir et de la présence à travers le pays de 17000 casques bleus de l'ONU. «A l'est du pays surtout, les ex-chefs de guerre sont restés l'arme au pied», confirme à Kinshasa le président de la commission électorale, l'abbé Malu-Malu. Qui dit scrutin dit en effet, pour ces hommes forts de l'après-Mobutu, le risque de perdre le contrôle des régions minières du Katanga, de l'Ituri, du Maniema, du Kasai ou du Kivu. «Le pouvoir reste malheureusement source de richesse au Congo, poursuit l'abbé Malu-Malu. La question posée, au-delà du scrutin, est celle de l'autorité future de l'Etat sur toute une partie du pays qu'il ne contrôle plus.»

Les ravages de Mobutu

Le danger, en cette période électorale, est que les uns et les autres tentent de manipuler l'électorat épuisé par les ravages du long pouvoir de Mobutu, puis par les dix années de guerre qui ont suivi sa chute en 1996 et la prise de pouvoir de Laurent Désiré Kabila, lui-même tué en janvier 2001. «La rumeur est une maladie congolaise, complète l'abbé Malu-Malu. Ici, elle peut faire des ravages.» Or les rumeurs et les accusations remplissent déjà les colonnes des journaux à Kinshasa. Notamment au sujet de la «congolité» du président Joseph Kabila, le favori de la communauté internationale qui a grandi en Tanzanie où son père vivait en exil, et parle mieux l'anglais et le swahili que le français et le lingala, les langues de Kinshasa...

«La congolité, c'est la porte ouverte aux attaques ethniques; un poison pour les élections», déplore Veron Kongo, rédacteur en chef du quotidien Le Potentiel. D'autant que, parmi les candidats à la présidence, plusieurs ont eu dans le passé partie liée avec des pays voisins, tels Jean-Pierre Bemba, maître de la région de l'Equateur, proche de l'Ouganda, ou Azarias Ruberwa, du RCD Goma soutenu par le Rwanda. Déjà, dans la capitale, tous sont gardés par des forces issues de leurs ethnies. Lesquelles les protègent aussi lors des meetings: «Personne au Congo ne croit à l'autorité impartiale de l'Etat note un officier européen. Les élections sont donc perçues comme un règlement de comptes.»

* A lire: Géopolitique du Congo,Marie-France Cros, François Misser, Editions Complexe, 2006