«Vous serez notre président lorsque vous lirez cette note. Votre succès est à présent celui de notre pays. Je suis de tout cœur avec vous.» Ces mots, Bill Clinton les découvre en pénétrant pour la première fois dans le Bureau ovale le 20 janvier 1993. En les rédigeant quelques heures plus tôt, son prédécesseur, George H. W. Bush, établit l’étalon de mesure d’une transition sereine entre deux administrations. Huit ans plus tard, Bill Clinton perpétue la tradition avec George W. Bush, à l’exception d’une facétie: la lettre «W» manque à tous les claviers de la Maison-Blanche.

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Dans 73 jours, l’appareil de l’Etat fédéral et ses deux millions d’employés passeront dans de nouvelles mains. Ce processus, codifié par le Presidential Transition Act de 1963, débute en réalité six mois avant que les Américains se rendent aux urnes, lorsque les fonctionnaires de haut rang commencent à transmettre les informations cruciales aux équipes de campagne en évitant toute politisation. L’exemple le plus emblématique intervient lorsque le vainqueur, une fois connu, reçoit le briefing quotidien sur les questions de sécurité nationale.

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Le chaos de 2016

La procédure n’a pourtant pas résisté à l’irruption de Donald Trump en 2016. «Cela s’est déroulé de manière chaotique. L’administration Obama ne savait pas qui étaient ses interlocuteurs», rappelle Cédric Tille, professeur d’économie internationale à l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID) et ancien de la Réserve fédérale de New York. «Le lundi suivant l’élection, des douzaines de fonctionnaires du Département du commerce ont attendu toute la journée pour briefer l’équipe de Trump», écrit Michael Lewis dans The Fifth Risk. Personne n’est venu, ni dans ce ministère, ni dans les autres. Les places de parking réservées à leur intention sont demeurées vides. Personne n’a touché aux plateaux de sandwichs préparés pour l’occasion. Comme une préfiguration de quatre années durant lesquelles la discontinuité est devenue la norme.

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Désormais, c’est à fronts renversés que risque de se dérouler la transition, entre une nouvelle équipe en quête d’informations et une administration présidentielle peu coopérative. «On peut se demander s’il n’y aura pas une forme de sabotage d’un Trump dans le déni, s’inquiète Cédric Tille. Il faudrait alors compter sur les anciens du gouvernement Obama pour faire le tuilage, de même que sur certains de ceux qui ont démissionné ces quatre dernières années.» Certes, il y a bien quelques raisons d’espérer. Le 1er octobre, Mark Meadows, chef de cabinet de la Maison-Blanche, a signé un accord de coopération avec l’équipe de campagne de Joe Biden. Celle-ci dispose désormais de bureaux au sein du Département du commerce.

L’obstacle du Sénat

Outre les velléités de Donald Trump de freiner le processus, le futur chef de l’Etat doit encore franchir un autre écueil en obtenant le feu vert de la General Services Administration. Pour le site Politico, sa directrice, Emily Murphy, nommée par le président en 2017, est «la femme (temporairement) la plus puissante de Washington». Sa mission: débloquer près de 10 millions de dollars pour financer l’effort de transition. Ce week-end, la porte-parole de cet organe indiquait qu’aucune détermination n’avait été faite quant au nom du vainqueur.

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Le temps presse pour l’équipe entrante et les quatre priorités qu’elle vient de mettre en ligne sur son site dédié à la transition: le Covid-19, la relance économique, l’égalité raciale et le changement climatique. Joe Biden, qui a pratiqué tous les rouages de l’administration en tant que sénateur puis vice-président, doit désormais désigner 4000 political appointees. Et pour 1200 d’entre eux, il faudra surmonter un dernier obstacle: le Sénat, pour l’heure toujours à majorité républicaine, qui les confirmera ou non à leur poste.

Modification de l'article le 13 novembre: Joe Biden n'a à ce jour pas eu accès au briefing quotidien sur les questions de sécurité nationale