L’équation relevait du casse-tête. Il fallait aller très vite, pour pallier le vide politique créé par la fuite du président Ben Ali. Il était tout aussi impérieux d’assurer une certaine permanence de l’Etat, en reconduisant à leur poste des technocrates qui en maîtrisent les arcanes, tout en marquant la rupture pour répondre aux attentes du peuple tunisien.

Lundi, dans l’après-midi, Mohamed Ghannouchi – ex-premier ministre du président déchu reconduit à son poste ce week-end – a annoncé la formation d’un gouvernement d’union nationale, qui aura pour mission de gérer la transition politique et d’organiser les premières élections véritablement démocratiques en Tunisie. Celles-ci se tiendront dans «six mois au plus tard», a-t-il promis, et non dans le délai constitutionnel de 45 à 60 jours «qui n’est pas suffisant». La mise sur pied d’une nouvelle équipe, au terme de seulement vingt-quatre heures de consultations et dans le désordre engendré par le brusque effondrement du système Ben Ali, est une «véritable performance», selon Hasni Abidi, directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen.

Le nouveau cabinet est composé de vingt-quatre ministres et ministres délégués. Outre le premier ministre, sept d’entre eux sont issus de l’équipe sortante et héritent de portefeuilles clés, tel Kamel Morjane aux Affaires étrangères (lire ci-dessous), Ahmed Friaa à l’Intérieur ou Ridha Chalghoum aux Finances.

Société civile

Les petites formations qui servaient de pseudo-caution démocratique au régime déchu ont été écartées des tractations. Par contre, les meneurs des trois principaux partis autorisés, ayant mené une opposition inlassable au président Ben Ali, font leur entrée au gouvernement. Najib Chebbi, fondateur du Parti démocratique progressiste (PDP), est nommé ministre du Développement régional; Ahmed Ibrahim, chef de l’Ettajdid (ex-communiste) et candidat à la dernière présidentielle de 2009, obtient l’Enseignement supérieur, tandis que Mustafa Ben Jaafar, du Front démocratique pour le travail et les libertés (FDTL), est promu à la Santé. Plusieurs représentants de la société civile, tel le syndicaliste Houssine Dimassi ou la cinéaste Moufida Tlatli, nommée à la Culture, entrent également dans le gouvernement.

Accusé de faire la part trop belle à des ténors du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), le parti-Etat à la botte de Ben Ali, ce cabinet a été immédiatement conspué par les partis d’opposition interdits sous l’ancien régime. Si ces derniers en font la demande, ils seront «immédiatement» autorisés, a assuré le premier ministre, qui a également promis la «liberté totale de l’information».

Pas assez convaincant, aux yeux de l’opposant Moncef Marzouki qui a parlé du cabinet comme d’une «mascarade»; le communiste Hamma Hammami a dénoncé une «réformette». «Ce gouvernement est dans la logique de la transition. Il n’y aura pas de retour en arrière, avance Vincent Geisser chercheur au CNRS. Mais en termes de visibilité, il y a un raté: les Affaires étrangères et surtout l’Intérieur, symbole de la répression, n’auraient pas dû être confiés à des figures de l’ancien régime. Les Tunisiens vont être déçus.»