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La Transnistrie, un soviétisme éculé

La république séparatiste entend rejoindre la Russie. Mais elle est trop dépendante des marchés moldave et européen. Reportage à Tiraspol

La Transnistrie, un soviétisme éculé

Moldavie La république séparatiste entend rejoindre la Russie

Mais elle dépend aussi des marchés moldave et européen

L’attrait de l’Europe (2)

L’accueil au Andy’s Pizza de l’avenue du 25-Octobre (de la révolution bolchevique), à Tiraspol, est un bon moyen pour passer sous la croûte toute soviétique de la capitale de la république séparatiste de Transnistrie, en Moldavie. Le personnel arbore t-shirt rouge et casquette à l’américaine vissée sur la tête. Et les serveuses, comme Alla, 19 ans, parlant l’anglais, prennent plaisir à l’utiliser. C’est un brin inattendu tant la «République moldave du Dniestr» est embarquée aux côtés de la Russie dans le bras de fer géopolitique qui oppose Moscou à l’Occident. Dans cette région qui fleure bon l’ex-URSS, l’Occidental ne peut qu’être pris pour un dangereux espion.

Dans l’improbable capitale des bords du Dniestr, que ce soit dans les boutiques, à l’hôtel, dans la rue, nombreux seront les jeunes et moins jeunes à s’essayer à communiquer en anglais et vanter les beautés de Paris ou de Londres. Pourtant, Tiraspol a de furieux airs de musée du soviétisme: grande statue de Lénine en pierre rose devant le siège du Soviet suprême, drapeau «national» arborant faucille et marteau, omniprésence des références à la Grande guerre patriotique, noms de rues célébrant Karl Marx, Karl Lieb­knecht, etc.

Alla elle-même dit qu’elle «ne rêve que de voir la Transnistrie s’unir avec la Russie», ou du moins l’Union eurasiatique voulue par le président Vladimir Poutine. Mais aussi vaguement informée qu’elle soit des affaires politiques, la blonde serveuse sait que ce que trame la Moldavie avec l’Europe n’est pas bon pour les 500 000 habitants de sa république. D’ailleurs, ces dernières semaines, 8000 Transnistriens ont pris le passeport moldave, Chisinau jouissant désormais d’un régime libre de visa avec l’espace Schengen.

Le 27 juin, la Moldavie doit signer un accord d’association avec l’Union européenne. Or, 38% des exportations de la Transnistrie se font en Moldavie et 30% avec l’Europe. «Pour nous, cet accord est un problème, explique Vladimir Yastrebchak, ancien ministre des Affaires étrangères de Transnistrie. D’autant que nous sommes enclavés entre l’Ukraine et la Moldavie et que nous n’avons pas de frontière avec notre ami russe. Nous risquons de perdre nos principaux marchés d’exportation. Mais nous ne pouvons pas être partie prenante de l’accord puisque les volets économiques sont indissociables des volets politiques.»

Standards techniques et normes douanières pourraient donner un sérieux coup de frein aux exportations de Transnistrie vers un Ouest aussi nécessaire que démonisé, du fait du regard pour le moins critique des télévisions russes regardées en Transnistrie. A Bender, à la «frontière» avec le reste de la Moldavie, Anatoli Toma, directeur général de l’ancienne usine No 7, se fait du mouron. Les trois quarts de sa production d’objets en béton armé sont vendus de l’autre côté du Dniestr. «Si cela se trouve, avec cet accord on va rester isolés et pourrir dans notre trou», lâche ce Moldave moins soucieux de grande politique que de faire tourner son entreprise.

Malgré tout, il se veut optimiste. «Vu le poids des produits qu’on fabrique, et le coût du transport, il sera toujours plus rentable pour les clients de la région, y compris de Moldavie, qu’ils achètent notre production plutôt que celle qui viendrait de loin», se rassure-t-il. Mais l’entrepreneur ne veut pas attendre que le sort décide pour lui. Il s’apprête à investir pour mettre ses vieilles chaînes de production soviétiques aux standards européens afin d’être plus sûr de pouvoir continuer à vendre rive droite.

Le gouvernement de Chisinau espère de son côté que l’accord avec les Vingt-Huit sera un moyen pour que la république sécessionniste revienne dans le giron moldave. «Nous pensons que pour que la population nous suive sur la voie européenne, il faut que l’accord d’association soit ressenti au niveau du porte-monnaie. Nous voulons inclure la Transnistrie dans cette politique», explique Vlad Kulminski, conseiller du premier ministre moldave pour les questions internes et le règlement du conflit de la Transnistrie. Cette intention sera-t-elle perçue rive gauche? Pas sûr. Devant le Andy’s Pizza où travaille Alla, les trolleybus défilent, arborant une publicité avec le slogan: «Vers le futur, ensemble avec la Russie.»

«Il faut que l’accord d’association [avec l’UE] soit ressenti au niveau du porte-monnaie»

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