Société

Transparences norvégiennes

Premier épisode de notre série consacrée au laboratoire scandinave. Un Etat très présent mais très modeste, un personnel politique accessible et contrôlé: leçon de démocratie, made in Oslo

On les avait laissés noyés de doutes et de questions, après le 22-Juillet , leur 11-Septembre à eux, le massacre de 77 personnes par Anders Breivik, terroriste domestique nourri au lait du consensus de l’Etat providence. Mais deux ans après, les Norvégiens vont bien, toujours confiants dans leurs institutions, leurs concitoyens, leur pétrole aussi – en cette dernière semaine de session, fin juin, les députés viennent d’ailleurs de donner leur feu vert à de nouveaux forages dans l’Arctique. Toujours plus lointains, plus profonds. La Norvège est probablement le seul Etat d’Europe, avec la Suisse, à ne pas devoir projeter son avenir à l’ombre menaçante de la crise. Le taux de chômage est de 3,5% et le revenu national brut par habitant un des plus élevés du monde, à 98 860 dollars en 2011 selon l’indice Atlas de la Banque mondiale (Suisse, 82 730; France, 41 750).

Transparence et simplicité

Mais ce n’est pas leur seule richesse qui fait la fierté des Norvégiens. Ils sont toujours aussi satisfaits de leur Etat providence qui protège et répare, un système qui repose sur un modèle démocratique solide, fait de transparence et de modestie, de simplicité et de pragmatisme, et qui marche. Cet automne, ils vont élire un nouveau parlement. Aucun parti ne propose de modifier le système. La transparence va bien aux Norvégiens.

9h, devant le Storting, le parlement, centre névralgique de la démocratie norvégienne, en plein cœur d’Oslo. Un bâtiment inspiré des architectures scandinave et italienne, construit au XIXe, et gardé par deux lions de bronze. Et par un, voire deux policiers selon les heures: l’affaire Breivik a entraîné un renforcement de la sécurité pour les personnages politiques les plus importants. Les ministres sont désormais accompagnés de gardes du corps; mais ces mesures demeurent modestes, en comparaison avec ce qui se passe dans d’autres pays.

Gunvor Eldegard, députée travailliste, 50 ans, se représente cet automne à un 3e mandat. C’est elle qui descend chercher ses invités: pas d’attaché parlementaire, pas d’assistant particulier – elle peut simplement se faire aider dans son travail par la secrétaire et les trois conseillers de la Commission des finances, dont elle fait partie. Fièrement, la maire de Ski, dans le sud d’Oslo (oui, le mot vient de là), fait le tour du locataire, et présente deux grandes peintures qui se font face: l’une d’Anna Rogstad, première femme députée, élue avant même que le suffrage soit étendu aux femmes – «il y a eu tout juste 100 ans le 11 juin». L’autre est un portrait de Kirsti Kolle Grondahl, première femme présidente du parlement, il y a une vingtaine d’années, qui a beaucoup fait pour les députés, sur un plan pratique: «Sauf en fin de session budgétaire ou pour cause exceptionnelle, il n’y a plus qu’une seule session par jour, qui commence vers 9-10h, et se déroule d’une traite. Comme ça, c’est plus simple pour rentrer chez soi le soir. Avant, la 2e session commençait à 18h!» Pragmatisme, quand tu nous tiens.

Une députée joignable par téléphone

C’est aussi pour cette raison qu’il n’existe plus qu’une seule chambre au Storting, depuis 2009, pour rendre le travail parlementaire plus efficace. Pour cette raison aussi que dans certains bureaux du parlement, comme dans certaines administrations, les journées de travail sont plus courtes en été, pour permettre aux employés de profiter des parcs, des forêts et des fjords: ils pourront toujours rattraper le travail quand il fera nuit, cet hiver.

L’hémicycle du Storting est à l’image de ce que veut être le pouvoir politique norvégien: en prise directe avec la vie, et transparent. L’orateur parle face aux fenêtres qui donnent sur une grande place où la Norvège entière déambule, passe en bus ou boit des verres aux terrasses des cafés. Tout est net, clair, en ordre. Les débats sont diffusés en direct à la radio et sur la chaîne de télévision par Internet du parlement. Chaque étape du travail parlementaire est présentée en temps quasi réel. Avec le nom des intervenants, les résultats nominatifs des votes (comme dans d’autres pays, dont la Suisse).

Dans la cafétéria, les députés règlent avec leur carte de paiement personnelle leur déjeuner et celui de leurs éventuels invités. Gunvor Eldegard se plie avec grâce au jeu des questions-réponses, même si elle ne comprend pas forcément le sens de toutes ces interrogations sur son mode de vie et de travail. Oui, elle vient dans sa propre voiture le matin, une Subaru qui n’a rien de spécialement glamour ou récent. Oui bien sûr, ses coordonnées sont dans l’annuaire et sur Internet. Oui, ses concitoyens peuvent l’appeler chez elle, ou sur son téléphone portable, pour discuter du doublement de la ligne de chemin de fer entre Ski et Oslo par exemple, son grand projet pour la prochaine législature, ou des mesures à prendre pour assurer une meilleure égalité entre les hommes et les femmes… La séparation des porte-monnaie privé et public, sa proximité avec ses électeurs vont tellement de soi pour elle qu’on finit par être gênée de poser toutes ces questions. Merci Gunvor!

C’est l’affaire dite «Toblerone», révélée en 1995, qui a mis en lumière cette modestie nordique dans le reste de l’Europe. Une ministre suédoise, Mona Sahlin, avait fait plusieurs achats personnels, dont les fameuses barres de chocolat, mais aussi des couches pour enfants, avec sa carte de crédit du Ministère du travail, des dépenses qu’elle avait voulu rembourser par la suite: elle s’était en quelque sorte accordé une avance sur salaire. Mais ici, pas de place pour l’à-peu-près. Il faut être irréprochable. Blâmée dans les sondages, fusillée par les médias, la ministre a dû démissionner. La Scandinavie politique en tremble encore. Et tous les journalistes connaissent des histoires de politiciens norvégiens ou suédois qui circulent en métro, sont logés dans de petits hôtels lorsqu’ils voyagent, et bannissent toute invitation, forcément compromettante, dans des restaurants de luxe.

Registre des conflits d'intérêts  obligatoire

Au Storting, un registre permet aussi aux citoyens de chasser les conflits d’intérêts. Aucune fonction dans un conseil d’administration, aucun cadeau n’est interdit aux parlementaires, ils doivent juste en déclarer l’existence: les électeurs doivent pouvoir s’assurer que rien n’a influencé leur vote. Le registre introduit en 1990 est devenu obligatoire en 2009. Dès qu’ils sont élus, les députés ont un mois pour le remplir. Les informations sont ensuite disponibles sur Internet, bien sûr, comme tous les documents officiels, qui sont publics a priori, en vertu de l’Information Act.

«Notre système est loin d’être idéal mais il fonctionne nettement mieux que dans la plupart des pays, il y a une plus grande proximité entre les électeurs et leurs élus, selon Thomas Hornburg, commentateur politique à Aftenposten , le grand quotidien. Mais nous ne sommes pas une cité-Etat. Certaines enquêtes montrent une défiance des citoyens par rapport à leurs hommes politiques.» Pour lui, la fortune pétrolière, qui en 1969 a bouleversé le destin du pays, un des plus pauvres d’Europe à la naissance du XXe siècle, n’a pas touché au mode de fonctionnement de l’Etat, qui demeure modeste et transparent. «Par le passé, la famille d’un maire d’Oslo a eu un compte caché en Suisse. Mais c’est vraiment l’exception.» Ce qu’a changé la bonne fortune norvégienne, c’est que «l’augmentation de cette richesse a entraîné l’augmentation des attentes par rapport aux politiciens, par rapport au service public. Notre situation est particulière, notre agenda est différent.» Certes…

Cette transparence est étroitement liée à l’égalitarisme et au consensus, élément central de la vie norvégienne, pour l’universitaire politologue Knut Heidar. Le froid était le seul ennemi réel des Norvégiens jusqu’il y a peu, il n’y a jamais eu de grande hiérarchie civile et politique, la survie passait par le groupe, qui devait être uni. Pourquoi, alors que le pays est un des plus riches d’Europe, ses politiciens sont-ils «parmi les plus mal payés» du continent? D’abord parce que des habitudes frugales ont été prises, avant le pétrole. Surtout, «pour réussir, il faut montrer que vous êtes un électeur comme un autre», explique-t-il dans son confortable bureau du 8e étage de l’université, desservie par plusieurs bus, le métro et le tram – la Norvège est décidément florissante. «Tout passe par le parti, c’est lui qui vous confie vos premiers mandats. Vous organisez des conférences, des groupes de travail, vous tractez, vous devez rencontrer beaucoup de gens dans votre commune, votre comté, pour vous faire élire! La Norvège est un petit pays, donc tout le monde connaît votre famille, votre histoire. Le contrôle social est très fort. Chacun sait ce que gagnent ses voisins (voir encadré), et l’inégalité n’est pas acceptée, sauf dans le sport.» Vous serez élu si on peut vous faire confiance. La transparence est donc inévitable. Qu’aurais-je donc à cacher, puisque je dois être si semblable aux autres? «Il ne faut pas apparaître comme trop brillant, trop différent, il ne faut pas trop se différencier», reprend Knut Heidar. Transparence, école d’uniformité?

Tutoiement et proximité

Les Norvégiens tutoient leurs ministres et les appellent par leur prénom; le prince Haakon se promène volontiers dans Oslo, à pied, sans être dérangé: la grande famille norvégienne se pense soudée, protégée et protectrice. Le romancier Jo Nesbo avait raconté dans une lettre ouverte publiée dans le monde entier après les attentats d’Anders Breivik cette «innocence» qu’il craignait que son pays perde: récemment, il avait fait du vélo avec le premier ministre Jens Stoltenberg, qui s’était gentiment arrêté sur la route à la demande d’un automobiliste qui voulait le présenter à son fils. Deux policier s qui suivaient derrière s’étaient contentés d’observer la scène en souriant… Primus inter pares.

«Pour obtenir le soutien des électeurs, nous devons être des Norvégiens parmi les Norvégiens», confirme son prédécesseur Kjell Magne Bondevik , premier ministre d’Etat à ne pas être travailliste, en 1997. Lui raconte volontiers qu’il s’est rendu compte ne plus être au pouvoir quand, un matin, sa voiture ne démarrait pas: il n’y avait plus de chauffeur pour l’emmener… Une anecdote pour montrer a contrario qu’au niveau personnel, ses avantages n’avaient rien de plus substantiel. Un universitaire français a écrit que, dans les pays nordiques, la simplicité devait être visible…

La reconversion du personnel politique aussi se veut exemplaire à Oslo. Le «pantouflage» des élus et hauts fonctionnaires est encadré par une commission indépendante qui étudie de près les nominations et peut imposer des périodes de quarantaine. Ce qui n’est pas toujours simple, dans un pays où 30% du produit national brut provient du secteur public, et où nombreux sont donc les postes à pourvoir. Très peu de députés qui n’obtiennent pas l’investiture ou ne sont pas réélus reprennent de fait leur ancien poste, souligne Knut Heidar. Beaucoup atterrissent dans des bureaux de consulting ou des fondations parapubliques où ils profitent de leurs contacts passés. Les médias, très puissants en Norvège, y sont attentifs, et Kjell Magne Bondevik en sait quelque chose: il a été soupçonné d’avoir profité de ses anciennes fonctions pour obtenir le financement de son Centre d’Oslo pour la paix et les droits humains, par le gouvernement et par le patronat.

Tout est-il donc rose au pays de la transparence? Peu nombreux sont ceux qui remettent en cause le système. Parmi eux, les jeunes du Parti du progrès ruent dans les brancards du consensus en tentant de devenir les poissons-pilotes de l’opposition aux travaillistes. C’est dans leurs rangs que Breivik a un temps traîné la haine de son pays. «Nous voulons plus de choix et moins de consensus», explique son vice-président Erik Torrissen. Qui fait remarquer que les partis dictent tout, que la discipline de vote s’impose aux députés, et que l’individu n’existe pas face au groupe. Pour lui, transparence rime un peu trop avec uniformité. Il faudrait pouvoir choisir son école, rompre avec le trop grand égalitarisme de l’Etat providence, lutter contre les abus de l’aide sociale, mieux contrôler l’immigration, réduire les dépenses… «169 députés pour 5 millions de Norvégiens, c’est comme s’il y avait 2000 députés en France», remarque-t-il.

La Norvège fêtera en 2014 son bicentenaire, et les festivités promettent d’être grandioses. Interrogés sur les pentes du château qui domine le port d’Oslo, tout près de la statue de Roosevelt, les Norvégiens reconnaissent volontiers qu’ils sont privilégiés. «Et ce n’est pas qu’à cause du pétrole».

«Pour réussir en politique, il faut montrer que vous êtes un électeur comme un autre»

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