Les associations féministes croyaient le droit à l’avortement bien ancré dans les mentalités en Turquie. Or, le sujet jusque-là absent des débats se retrouve au centre des discussions depuis que le premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, a déclaré vendredi dernier y être opposé. «Je vois l’avortement comme un crime. Personne n’a le droit d’autoriser le meurtre d’un enfant, que cela soit dans le ventre de sa mère ou après sa naissance. Il n’y a aucune différence entre les deux.» Samedi, lors d’un congrès des femmes de son parti à Istanbul, il est allé plus loin en comparant chaque avortement au massacre d’Uludere lors duquel 34 Turcs d’origine kurde sont tombés sous les bombes de l’aviation turque en décembre dernier.

Alors que le taux de fécondité chute de manière drastique en Turquie (2,2 enfants par femme en 2009), Recep Tayyip Erdogan, musulman pratiquant et leader d’un parti qui se présente comme conservateur musulman, incite depuis des années les femmes turques à avoir «au moins trois enfants». Et, après avoir ouvert la boîte de Pandore, il a confirmé mardi vouloir revenir sur ce droit à l’avortement, obtenu en 1965 pour des raisons médicales tandis que le droit d’avorter durant les dix premières semaines de grossesse a été acquis en 1983. Dans la foulée, le ministre de la Santé, Recep Akdag, a confirmé qu’un rapport préparé pour «évaluer la nécessité de l’avortement en dehors des raisons médicales» sera présenté en juin au Conseil des ministres.

Sanctions prévues

La possible remise en cause du droit à l’avortement a soulevé l’indignation des associations féministes. «J’espère qu’ils n’iront pas aussi loin, veut croire Nil Mutluer, membre de l’association Armagi. Mais ce qui m’effraie le plus, c’est que le gouvernement accuse les femmes de recourir à l’avortement comme une méthode de contrôle des naissances. Or ce n’est pas le cas pour la plupart des femmes. Qu’est-ce qui les conduit à avorter? Des raisons médicales, mais aussi des raisons socio-économiques. Vous le savez, la Turquie est loin d’être un paradis pour les femmes et les enfants.»

Recep Tayyip Erdogan a aussi sévèrement critiqué la pratique des césariennes qui freinerait ses objectifs de politique nataliste – les médecins déconseillent une grossesse après deux césariennes. De 14% des naissances en 1998, leur nombre est passé à 45,5% en 2010 avec des taux record dans les hôpitaux privés (64%). Le premier ministre se base sur les recommandations de l’OMS, qui estime entre 5 et 15% le taux normal de césariennes, pour tirer à boulets rouges sur cette pratique. Le ministre Recep Akdag a ainsi annoncé que les hôpitaux seront sanctionnés s’ils pratiquent les césariennes sans raisons médicales, au nom de la rémunération mais aussi du confort du patient et des médecins.

Du côté des associations féministes, l’ouverture de ces deux débats révèle, une fois de plus, la ­volonté du gouvernement de s’immiscer dans la vie des Turques. «Erdogan se comporte en souverain, ayant le droit de légiférer sur nos vies et notre mort», lance Nil Mutluer, qui regrette le «paternalisme» avec lequel le parti AKP gère les affaires féminines depuis son arrivée au pouvoir en 2002. Si le Code pénal a été modifié en faveur des droits des femmes, en dix ans de pouvoir très peu de progrès ont été constatés sur le terrain, notamment en matière de violences domestiques et d’accès au marché du travail. Seules 26% des Turques occupent un emploi.