Il était temps. Après des efforts laborieux, l'économie allemande a annoncé mardi soir avoir enfin réuni les 5 milliards de marks qu'elle s'est engagée à verser dans le fonds créé pour dédommager les travailleurs forcés sous le régime nazi. Une délégation du patronat devait confirmer la nouvelle à Gerhard Schröder mercredi soir à Berlin. Agacé, le chancelier avait convoqué les plus grands chefs de l'économie pour leur signifier que leurs atermoiements n'étaient plus supportables et portaient atteinte à l'image de l'Allemagne.

La somme réunie par l'économie s'ajoute aux 5 milliards de marks apportés par l'Etat allemand. Sous réserve de questions juridiques encore à régler, les conditions sont réunies pour procéder aux dédommagements. Les versements d'argent sont censés réparer le tort moral causé aux victimes du nazisme. Mais le geste n'est pas gratuit. Il suppose, en retour, le retrait de toutes les plaintes dirigées contre des sociétés allemandes aux Etats-Unis, selon un dispositif que les banques suisses connaissent bien: elles payèrent 2,6 milliards de marks pour se délivrer définitivement du risque de préjudice commercial.

«Spectacle indigne»

Ce mécanisme de sécurité judiciaire est réglé par l'accord du 17 juillet 2000 passé entre l'Allemagne et les Etats-Unis avec la bénédiction des organisations juives. Il y a une semaine, la juge américaine Shirley Kram refusait toutefois de se contenter des promesses de l'économie allemande. Les plaintes seraient maintenues aussi longtemps que le patronat n'avait pas effectivement versé la totalité de l'argent promis dans le fonds. Il manquait alors 1,4 milliard de marks. Tant pis si son intransigeance devait avoir pour conséquence de retarder encore les premiers versements. Sa fermeté, critiquée en Allemagne, trouve pourtant sa justification dans le tardif sursaut d'orgueil de l'économie allemande.

Sur les 240 000 entreprises contactées, seulement 6000 ont répondu à l'appel. Le malaise a grandi lorsque l'économie a quémandé publiquement les millions manquants tandis que des sociétés publiaient des bénéfices chiffrés en dizaines de milliards de marks. Les associations faîtières eurent du mal à cacher leur honte devant le «spectacle indigne» donné par leurs membres.

Les services de recherche de la Croix-Rouge estiment qu'un million de demandes en dédommagement devraient être déposées. Les prétendants sont les survivants juifs (127 000) et non juifs (113 000) des camps de concentration ainsi que les survivants non juifs autrefois astreints au travail forcé dans des entreprises allemandes (660 000).