La défection, la semaine dernière, de treize Nord-Coréens passés en Corée du Sud depuis la Chine lève un coin de voile sur une pratique des autorités de Pyongyang peu connue: l’envoi à l’étranger de milliers de travailleurs servant de source de devises pour Kim Jong-un dont le régime est étranglé par des sanctions internationales. Les treize fuyards travaillaient dans la ville chinoise de Ningbo pour l’un de ces nombreux restaurants où l’on peut entendre des chants à la gloire de la Corée du Nord. Celui-ci avait fermé quelques semaines plus tôt.

Des millions de dollars

Il existe plus de 120 restaurants de ce type en Asie, dont une soixantaine en Chine, n’employant que du personnel nord-coréen. «La plupart des clients sont des Sud-coréens, indique une source sud-coréenne. Mais, depuis le début de l’année, Séoul déconseille à ses ressortissants de s’y rendre.» Cette forme de boycott s’inscrit dans la ligne dure adoptée par la présidente sud-coréenne Park Geun-hye. Alors que les Etats-Unis voulaient inclure la question des travailleurs détachés dans le train de sanctions de l’ONU visant Pyongyang, la Russie et la Chine s’y sont opposées.

Il y aurait 50 000 à 200 000 Nord-Coréens travaillant à l’étranger qui rapporteraient 150 à 230 millions de dollars par an à l’Etat nord-coréen, selon un rapport publié l’an dernier par l’ONG britannique EAHRNK (European Alliance for Human Rights in North Korea). Hormis la restauration, ces ouvriers sont employés dans l’agriculture ou l’industrie textile essentiellement en Asie et dans les Emirats du Golfe.

En Russie, ils sont engagés comme bûcheron, en Pologne dans les chantiers navals, à Malte dans le secteur de la pêche. «Ils ne reçoivent qu’un tiers de ce qu’ils sont censés recevoir, les deux tiers restant étant empochés par des officiels nord-coréens», écrit Inae Hyeon, une chercheuse à l’Institut sud-coréen pour la réunification nationale, elle-même transfuge du Nord.

Les travailleurs individuels doivent pour leur part s’acquitter d’un versement mensuel au gouvernement. «S’ils ne parviennent pas à payer, poursuit Inae Hyeon, ils sont forcés de rentrer et de compenser les sommes non perçues. Cette pression a amené certains à la dépression ou au suicide.»

Et en Suisse?

S’il n’y a pas de restaurant nord-coréen en Suisse, un Nord-coréen est en train de se forger une belle réputation: Pak Kwang-ryong, le nouvel attaquant du FC Lausanne-Sport depuis le mois de janvier. Serait-il lui aussi soumis à cette règle? L’intéressé a décliné la sollicitation du Temps pour un entretien. Yannick Fankhauser, porte-parole du Club, explique n’avoir jamais entendu parler d’un tel prélèvement, le salaire de Pak Kwang-ryong lui étant «remis directement à sa discrétion».

«Je n’ai jamais rien entendu de tel, c’est impossible, ajoute pour sa part Karl Messerli, un ancien footballeur suisse reconverti en entrepreneur actif en Corée du Nord qui a fait venir Pak Kwang-ryong au FC Bâle il y a cinq ans. Il reçoit le salaire minimum pour obtenir un permis de travail en Suisse. Comment ferait-il pour vivre ici s’il devait céder une partie de son revenu aux autorités de son pays?» L’agent avait fait venir à l’époque trois jeunes Nord-Coréens. Deux sont retournés dans leur pays après un an. En 2008, le même Karl Messerli avait transféré deux premiers joueurs nord-coréens au FC Concordia Bâle. Ils étaient accompagnés d’un traducteur et passaient un week-end à l’ambassade de Corée du Nord toutes les deux semaines, écrivait alors L’Hebdo.