Il fut un temps où le Parti travailliste, en Israël, se confondait presque avec l'Etat tout entier. Du syndicat aux agences gouvernementales, de la politique à l'immigration, tout lui «appartenait» et tous le respectaient. Ce temps est révolu, si l'on en croit la tempête que soulève désormais dans le pays chacune de ses apparitions. Lundi, au terme d'une réunion orageuse, le parti a décidé qu'il rejoindrait le futur gouvernement que dirigera le faucon Ariel Sharon. Mais selon les commentateurs presque unanimes, il a surtout donné de lui la piètre image d'une formation en train de sombrer, qui ne sait plus ni où elle va ni même pourquoi elle existe.

Dans un commentaire assassin, l'éditorialiste du Maariv, Hemi Shalev, en vient ainsi à comparer Israël à la Rome de Néron. «C'est comme si l'empereur, dans ce cas Ariel Sharon, organisait le divertissement pour les masses afin que la foule ne voie pas les réels dangers qui l'attendent dehors. Qui se soucie des nuages noirs qui annoncent la guerre, des accusations sans précédent de l'Administration américaine (lire ci-dessous) quand on peut se délecter à la vue d'un hara-kiri politique diffusé en direct à la télévision?»

Au cours d'une prestation spectaculaire, Shimon Peres était parvenu, devant les quelques centaines de délégués travaillistes venus à la réunion du Comité (la participation la plus faible de l'histoire du parti), à imposer ses vues. Il avait réduit au silence ceux qui défendaient l'idée que le parti se tienne à l'écart du gouvernement. Mardi, ces mêmes sceptiques montraient cependant que la bataille ne s'est pas encore achevée, sur les décombres du parti qu'a laissés derrière lui le premier ministre Ehud Barak. «Sharon doit savoir qu'il y aura des députés travaillistes qui ne seront pas capables de le soutenir, menaçait le ministre sortant de la Justice, Yossi Beilin. S'il pense que tous ceux qui ont refusé le gouvernement d'union nationale vont voter pour lui comme des soldats obéissants, il se trompe. Il n'a obtenu qu'une part du Parti travailliste.»

Cette révolte face à la figure paternelle qu'incarne aujourd'hui Shimon Peres est annonciatrice de dangers pour le gouvernement d'union nationale à venir. Car les personnalités importantes qui soutiennent ouvertement la création d'un tel gouvernement, et encore bien davantage ceux qui sont prêts à y participer, se comptent sur les doigts d'une main dans les rangs travaillistes. Elles sont au contraire pléthore dans l'autre camp où, de l'ex-ministre Shlomo Ben-Ami au président du parlement, Avraham Burg, ou à son rival Haïm Ramon, on se tient au mieux dans une position de retrait.

Casse-tête pour «Sharon-Néron»

Face à ce manque d'enthousiasme et à ces déchirements, Ariel Sharon ne sait plus sur quel pied danser. D'autant plus que, dans une nouvelle preuve de son caractère incontrôlable, le Parti travailliste lui a réservé une autre surprise: il s'est donné le droit de choisir, un par un, chacun des ministres travaillistes qui intégreront le gouvernement. Or il n'est pas du tout certain que ces choix soient les mêmes que ceux que ferait «Sharon-Néron», compliquant encore le casse-tête auquel il doit faire face. Hier, il se tournait vers l'extrême droite, tant pour la rassurer que pour garder ouverte la porte d'un gouvernement qui ne comprendrait pas les travaillistes.

Ariel Sharon, qui s'est promis de présenter son gouvernement dans une semaine, ne fait pas mystère pourtant de ses préférences pour un gouvernement aussi large que possible et qui comprendrait surtout le Prix Nobel de la paix Shimon Peres. «Dans ce mariage arrangé, Peres amène le prestige personnel qu'il possède au sein du parti et dans le monde. Sharon amène le pouvoir», disait un autre commentateur, Nahum Barnea, dans le Yedioth Ahronoth. Et il ajoutait méchamment: «Entre eux deux, ils totalisent 151 ans, un chiffre qui, en d'autres temps, aurait pu être celui d'un gouvernement dans son ensemble.»

A 77 ans, Shimon Peres joue sans doute ici l'une de ces toutes dernières cartes politiques. Alors qu'il y a à peine cinq mois, il rejetait avec véhémence la formation d'un gouvernement d'union nationale, il se fait aujourd'hui l'ardent défenseur d'un Ariel Sharon qu'il dépeint presque sous les traits d'une colombe. Pour ceux qui refusent de l'accompagner, c'est là un reniement qui risque de déteindre sur l'ensemble de sa carrière. Maniant le sarcasme, Yossi Beilin s'adressait ainsi à celui qui fut autrefois son tuteur: «Je t'ai entendu expliquer qui est Sharon et j'avais envie de pleurer.» On ne sait si c'est d'émotion ou de tristesse.