Après vingt ans de réformes économiques, la Chine estime avoir les moyens financiers et le savoir-faire technologique nécessaires pour réaliser quatre méga-chantiers à coup de dizaines de milliards de francs. Ces travaux assureront l'approvisionnement en eau et en énergie dans l'ensemble du pays. Les investissements de l'Etat sont également une des mesures clés du maintien de la croissance économique pour ces cinq prochaines années (Le Temps du 6 mars). Réuni depuis le début de la semaine à Pékin, le parlement chinois presse le gouvernement pour aller de l'avant.

Détournement du fleuve Yangzi Jiang

Le projet le plus spectaculaire est sans conteste le détournement des eaux du Yangzi Jiang, le troisième plus long fleuve du monde, vers le nord du pays. Ce vieux rêve formulé par Mao Zedong dès 1953 est sur le point d'être accepté. Depuis quelques années, il y a urgence: le centre de la Chine souffre d'inondation, alors que le nord est en voie de désertification accélérée. Certains tronçons du fleuve Jaune sont complètement à sec. Trois villes chinoises sur cinq souffrent de pénurie d'eau.

Trois canaux sont prévus. A l'est, l'eau serait directement puisée du Yangzi Jiang depuis la ville de Yangzhou, dans la province du Jiangsu, et redirigée grâce à 13 stations de pompage sur 1150 km vers Tianjin et Pékin. Le tracé suivra celui de l'ancien grand canal, construit il y a quinze siècles et ensablé depuis la fin du XIXe siècle. Quelque 18 milliards de m3 d'eau seront pompés chaque année, l'équivalent de 3% du débit du Yangzi Jiang.

Le canal central s'étendra sur 1250 km depuis le réservoir de Danjiangkou, dans la province du Hubei, jusqu'à Pékin. Quatorze milliards de m3 d'eau du fleuve Han (le tiers de son débit), l'un des principaux affluents du Yangzi Jiang, seront détournés. Cela nécessitera le rehaussement du barrage de Danjiangkou de 13 m et le déplacement de 220 000 personnes. Ces deux premières lignes coûteront 30 milliards de francs. Les autorités devraient donner leur feu vert après un dernier rapport d'experts attendu pour le mois de juin.

Le troisième canal, par contre, pose encore des problèmes techniques. Il s'agit en fait de deux lignes, plus courtes, dans les montagnes tibétaines, destinées à alimenter le fleuve Jaune grâce à l'apport des rivières Dadu, Yalong et Jinsha, trois affluents du Yangzi Jiang. Au total, 48 milliards de m3 d'eau (l'équivalent du débit du fleuve Jaune) seraient ainsi détournés. Des écologistes ont déjà mis en garde le gouvernement: danger de salification ou d'assèchement des fleuves. La réalisation du projet promet également de sérieuses bagarres entre villes et provinces pour la distribution de l'eau. Fort de l'expérience du barrage des Trois-Gorges (38 milliards de francs, un million de personnes déplacées d'ici à 2009), les autorités assurent qu'il n'y aura pas de problèmes.

Gazoduc pour Shanghai

En 2003, les habitants de Shanghai devraient cuisiner au gaz du Xinjiang, une province du nord-ouest de la Chine. Les travaux du gazoduc débuteront au mois de juillet et coûteront près de 8 milliards de francs. Une quinzaine de sociétés étrangères sont sur les rangs pour sa réalisation. Les puits du bassin du Tarim devraient permettre d'acheminer de 12 à 20 milliards de m3 de gaz par année et suffire à l'approvisionnement de Shanghai durant au moins trente ans. Principal problème: la sécurité du gazoduc et la corrosion. D'une longueur de 4200 km, il devra traverser le fleuve Jaune, le Yangzi Jiang et plusieurs chaînes de montagnes.

Courant d'ouest vers l'est

C'est l'un des paradoxes de la Chine: l'est du pays se développe rapidement, mais les principales sources d'énergie en eau et en houille se trouvent à l'ouest. Pour éviter le goulet d'étranglement énergétique, Pékin planifie d'énormes transferts d'électricité vers les zones industrielles côtières. Trois axes sont en discussion. Au sud, la construction de barrages sur le Mékong et le fleuve Rouge, qui approvisionneront la région de Canton. Au centre, la production du barrage des Trois-Gorges est destinée à l'est du pays. Au nord, les barrages du fleuve Jaune et les centrales thermiques profiteront à la région de Pékin-Tianjin. Ce nouveau réseau électrique national pourrait coûter jusqu'à 50 milliards de francs selon certaines estimations. Qui va payer? Là aussi, une lutte sans merci s'est engagée entre les provinces et le pouvoir central pour la répartition des frais.

Train pour entrer au Tibet

La plus haute ligne de chemin de fer du monde, sur 1118 km, reliera la ville de Golmud à la capitale du Tibet, Lhassa. Les ingénieurs chinois devront réaliser un exploit technologique dont le coût est estimé à 4,2 milliards de francs. La ligne dépasse 4000 m d'altitude sur 960 km. A ces hauteurs, l'équilibre de l'écosystème est particulièrement fragile. Le moindre changement de température peut transformer les terres gelées en bourbier, ont déjà prévenu des spécialistes de l'environnement. Mais là encore, c'est un vieux rêve chinois qui est sur le point de se réaliser: le premier président de la République chinoise, Sun Yat-sen, avait dressé les plans de cette ligne au début des années 1920.