En Autriche, chassez le naturel et il revient au galop. Critiquée pour avoir offert des obsèques dignes d'un chef d'Etat au dirigeant d'extrême droite Jörg Haider, mort accidentellement le 11 octobre, la petite république alpine vient à nouveau de se prendre les pieds dans le tapis, en élisant à la vice-présidence du parlement un néonazi notoire. Martin Graf, député du parti d'extrême droite FPÖ, a été élu mardi à une écrasante majorité de 109 voix sur 152. Seuls les Verts ont osé protester contre cette nomination, les conservateurs (ÖVP) soutenant ouvertement la candidature de Martin Graf et les sociaux-démocrates (SPÖ) refusant d'imposer une consigne de vote à leurs élus.

«Antisémite, négationniste»

En Autriche, la tradition parlementaire d'après-guerre revient généralement à attribuer un poste de vice-président du parlement au parti arrivé en troisième position lors des élections législatives. Lors du dernier scrutin du 28 septembre, le FPÖ avait remporté 17,5% des votes, derrière le SPÖ et l'ÖVP.

Martin Graf n'est toutefois pas n'importe qui. Fidèle militant du FPÖ depuis 1987, époque à laquelle le mouvement avait été revigoré par un Jörg Haider jeune et conquérant, cet homme austère, mal connu du grand public, appartient depuis sa prime jeunesse à la sinistre Olympia, une Burschenschaft (corporation) nostalgique du IIIe Reich, «pangermaniste, antisémite et négationniste», comme le confirme le Centre autrichien d'archives et de documentation sur la résistance (DÖW). Pressé de tous côtés de mettre entre parenthèses son appartenance à Olympia, Martin Graf a obstinément refusé, ces deux dernières semaines, de quitter le mouvement.

Sitôt l'élection confirmée, des voix ont commencé à se faire entendre chez les intellectuels et dans le milieu associatif. Ariel Muzicant, président de la communauté juive d'Autriche, s'est ému du «peu de sensibilité face à l'histoire autrichienne» de la classe politique qui a plébiscité Martin Graf, et de plus en toute connaissance de cause. «Dans ce pays, il y a quelque chose qui cloche, a-t-il renchéri. Je suis préoccupé face à l'étendue de la lâcheté des députés ÖVP et SPÖ, leur absence de courage civil et leur loyauté aveugle à l'encontre d'intérêts politiciens prioritaires.»

A Vienne, d'intenses négociations se déroulent actuellement en coulisses autour de la constitution d'un gouvernement de grande coalition entre la gauche et la droite. Avec près de 29% des voix cumulées entre le FPÖ et le BZÖ, l'extrême droite, qui se retrouve en position idéale d'arbitre, a multiplié les discrets appels du pied des deux côtés du spectre politique. Soucieux de préserver cet atout dans leur manche, sociaux-démocrates et conservateurs ont préféré se ranger comme un seul homme derrière Martin Graf, lui offrant un tremplin politique inespéré.