Il y a trente ans, au matin du 28 avril 1969, Charles de Gaulle, rentré pour toujours à la Boisserie après le non des Français au référendum sur la décentralisation, fait remarquer à François Flohic, son aide de camp: «Il y a de toute évidence 47 à 48% de voix gaullistes irréductibles. Je les ai toujours eues. Dès l'instant où je ne suis plus là, la question est de savoir si elles vont rester groupées.»

Aujourd'hui, une génération est passée, et la prophétie du président remercié par les Français plus que jamais avérée. Lui verrait que l'atomisation tant redoutée est accomplie: depuis dimanche, la droite a renoncé à s'unir et part dispersée à la conquête des électeurs pour les votations européennes. Le RPR, qui se réclame du gaullisme, a perdu son chef, Philippe Séguin, pourtant porteur de la tradition gaulliste. Il est associé dans cette campagne à une formation libérale conduite par Alain Madelin (Démocratie libérale) fort éloignée de la pensée de l'homme du 18 juin. Petite cadette de la droite, l'UDF de François Bayrou fait cavalier seul, et préfère la clarté de ses positions sur l'Europe, à la fois fédéralistes et démo-chrétiennes, aux ambiguïtés de ses partenaires. Champion de la pensée «souverainiste» chère au gaullisme, Charles Pasqua rejoint les rangs de la droite extrême, celle de De Villiers. Petit-fils du Général, Charles de Gaulle rallie… Jean-Marie Le Pen. Bref, trente ans après, c'est à l'évanouissement et des forces et de la pensée gaullistes qu'on assiste.

Prenez le thème du «rassemblement». Pour le général, qui rêvait de prendre dans ses bras, tel un monarque, l'ensemble de ses sujets, rassembler c'était faire mine d'ignorer la droite et la gauche. Se situer entre deux, ou mieux: au-dessus. Conservateur, Charles de Gaulle affichait néanmoins un souci appuyé des problèmes sociaux, dont un Louis Vallon, au sein de son parti, était porte-drapeau. Avec un large secteur nationalisé, l'Etat, au surplus, jouait, jusque dans les années 70, un rôle central dans l'économie, aux antipodes d'une vraie société libérale. En fait, au plan intérieur comme à celui de la politique étrangère, Charles de Gaulle se servait de l'affrontement idéologique et de la rivalité Est-Ouest pour prendre la posture de celui qui se situe ailleurs.

Depuis, le théâtre, tant national qu'international, est bouleversé. Avec la chute du Mur de Berlin, les choix conjoncturels du grand homme ont perdu de leur sens. Non qu'il n'existe plus de droite et de gauche. Mais leur affrontement s'est comme émoussé. C'est un homme de gauche, Mitterrand, qui a fait plier le Parti communiste, maintenant assagi. Conjointement, les socialistes français ont mis beaucoup d'eau dans leur vin. Le gouvernement Jospin privatise sans trop se gêner. Il est européen, il s'est rallié à l'euro, à la rigueur budgétaire et évite d'intervenir dans les conflits sociaux.

Dans le monde, le changement n'est pas moins évident. Même si, de Mitterrand à Chirac, on n'a cessé de donner à la politique française un profil particulier (dans le Golfe, au Proche-Orient, dans les Balkans), le rapprochement des Etats-Unis est patent. Il n'est ni de gauche ni de droite.

Mieux, la place de la France, ce souci de «grandeur», dont la force de frappe est l'attribut, amuse et agace à la fois ses partenaires. Mais il ne paraît plus s'incarner dans les faits. Il écartèle aujourd'hui les gaullistes: soit qu'ils rêvent, comme Pasqua, d'un rôle imaginaire. Soit qu'ils admettent, douloureusement, que leur pays, avec la mondialisation, n'est qu'une puissance secondaire. Pourtant, lundi, un article de John Vinocur, dans l'International Herald Tribune, exprimait l'irritation de certains, aux Etats-Unis, face à ce nouveau de

Gaulle qu'est Chirac, mettant les bâtons dans les roues de la politique de Washington. Autre manière de dire que la politique menée à l'Elysée, qui se refuse d'être antiaméricaine, prend encore sens quand elle est soutenue par les Européens.

Pour le reste, les hommes du RPR, qui se disent gaullistes, sont placés devant le plus grand vide conceptuel, car les idées ont essaimé ailleurs: la nation chez Chevènement, Hue et Le Pen, la souveraineté chez Pasqua et de Villiers, la libre entreprise au PS. Quant à l'unité, variante partisane du Rassemblement, elle sert avant tout de force électorale au candidat de la droite aux présidentielles. Vous avez dit unité?