Trente ans après son avènement, la République islamique d’Iran fait face à une contestation intérieure sans précédent. Autant que les manifestations, ce sont les divisions en son propre sein qui mettent le système politique à rude épreuve.

Ces dissensions entre gens du même sérail et les clivages au sein de la société ne sont pas les premiers du genre. Pour l’heure, le pouvoir réagit selon ses méthodes classiques: répression à outrance et accusations de manipulation par l’étranger. Mais l’ampleur prise par le mouvement de protestation et la détermination des frondeurs soulignent à la fois l’urgence et la difficulté d’un aggiornamento au sommet de l’Etat pour une meilleure adéquation aux réalités du pays et du monde.

En trente ans, la République islamique n’a pas été épargnée par les crises. Crise interne dès ses premières années, avec les luttes politiques opposant les acteurs de la révolution d’obédiences disparates. La rétention, en novembre 1979 et pendant 444 jours, de 52 diplomates de l’ambassade américaine fut l’épisode sans doute le plus spectaculaire de ces conflits. Au-delà des slogans – «Mort à l’Amérique!» –, cette affaire fut la première traduction concrète des tensions qui continuent d’émailler les relations avec les Etats-Unis.

Entre l’été 1981 et le printemps 1983, les luttes entre les ex-alliés du mouvement révolutionnaire contre le régime du shah virèrent à la guerre civile. Des dizaines de milliers d’Iraniens en furent victimes. Les purges ont succédé aux purges. L’aboutissement en fut le contrôle total de l’appareil d’Etat par le clergé chiite. Lequel avait auparavant réussi à imposer son imprimatur à la Constitution en y incluant, aux côtés des principes démocratiques, celui du pouvoir suprême du guide (en l’occurrence l’ayatollah Ruhollah Khomeiny, fondateur de la République), placé au-dessus des institutions. Maintenue lors de la révision constitutionnelle de 1989, consécutive au décès la même année de l’imam Khomeiny, cette contradiction allait être au fil des ans à l’origine de nombreux grippages des institutions.

Parallèlement aux turbulences internes de ces premières années, la République islamique a dû faire front, dès septembre 1980, à la guerre déclenchée par l’Irak, soutenu par l’Occident, notamment les Etats-Unis et la France, ainsi que par les pays arabes. Bagdad était alors convaincu d’avoir la capacité d’en finir en l’espace de quelques mois avec cette nouvelle République voisine, supposée affaiblie et revendiquant le projet d’exporter sa révolution. C’était compter sans le nationalisme exacerbé des Iraniens, toutes appartenances politiques confondues.

La guerre a duré huit ans (1980-1988). C’est à l’occasion de ce conflit armé, le plus long du XXe siècle, que furent créés les corps des Gardiens de la révolution et des bassidjis.

La guerre terminée, le pouvoir se devait, pour la première fois en près de dix ans, de résoudre les problèmes économiques et sociaux. La tâche en incombait principalement à Hachemi Rafsandjani, élu en juillet 1989 à la présidence de la République – tandis qu’Ali Khamenei accédait en août de la même année aux fonctions de guide suprême.

Outre la reconstruction des zones dévastées par la guerre, M. Rafsandjani s’est engagé dans un relâchement partiel de l’emprise idéologique, au profit d’une relative ouverture, mais au prix d’un endettement considérable. Les résultats n’en furent pas probants, compte tenu de la corruption, d’une politique de privatisation uniquement favorable aux barons du régime et d’une législation dissuasive pour les investissements étrangers.

L’embargo imposé par les Etats-Unis en 1993, dans le cadre de leur politique du «double endiguement» de l’Irak et de l’Iran, et l’adoption par Washington en 1996 de la loi D’Amato, menaçant de sanctions toutes les compagnies pétrolières qui investiraient en Iran, quelle que soit leur nationalité, ont accentué les difficultés.

En matière de droits de l’homme, les disparitions et les assassinats d’opposants, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays, tenaient lieu de stratégie à l’endroit de l’opposition. Ces pratiques ont sérieusement grippé le «dialogue politique» engagé par l’Union européenne avec Téhéran. L’adhésion massive des Iraniens au réformateur Mohammad Khatami, porté triomphalement à la présidence de la République en 1997, alors que le clan conservateur tenait pour acquise l’élection de son candidat, Mohammed Nategh Nouri, aurait dû servir d’avertissement à l’ensemble du régime. Le pays avait changé. Les femmes, et surtout les jeunes, entendaient faire éclater le carcan du régime. Ils le signifièrent à nouveau en reconduisant M. Khatami dans ses fonctions en 2001.

Malgré une nette éclaircie dans le domaine des libertés publiques, M. Khatami s’est heurté aux blocages systémiques et à la guerre que lui livraient ses adversaires en coulisses. D’où la désaffection de ses partisans à l’issue de ce second mandat. On les croyait dépités à tout jamais de la politique. Ils viennent de démontrer qu’il n’en est rien.