Les bureaux de vote ont ouvert dimanche en Birmanie pour des législatives historiques, le premier scrutin libre depuis 25 ans dans le pays, a annoncé la commission électorale. Les élections pourraient propulser au pouvoir le parti de l'opposante Aung San Suu Kyi, la Ligue nationale pour la démocratie (LND), qui a toutes les chances de l'emporter.

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C'est la deuxième fois de sa vie que l'ex-dissidente de 70 ans vote dans son pays, depuis les élections partielles de 2012, qui avaient permis à la LND de faire une entrée fracassante au parlement. Lors des dernières élections jugées libres, en 1990, la junte s'était laissé surprendre et avait laissé la LND concourir et gagner.

Mais les résultats n'avaient pas été reconnus et Aung San Suu Kyi, alors en résidence surveillée, n'avait pas pu voter. Elle reçut le Prix Nobel de la paix l'année suivante. Cette fois-ci, elle a bien voté, entourée de centaines de journalistes, en déposant son bulletin dans l'urne dans une école du centre de Rangoun, avant d'être acclamée par des partisans criant «victoire».

En 2010, la LND avait boycotté les élections. Ce scrutin est donc considéré comme révélateur du succès de la transition démocratique amorcée il y a quatre ans, avec l'autodissolution d'une junte ayant régné d'une poigne de fer depuis 1962. Cette année, quelque 30 millions de Birmans sont appelés aux urnes pour ces élections historiques, la plupart n'ayant jamais voté de leur vie.

En politique dès 1988

Après des années à l'étranger, Aung San Suu Kyi, la diplômée d'Oxford, est entrée en politique en 1988 de façon presque accidentelle. Revenue de façon temporaire en Birmanie pour soigner sa mère malade, elle arrive en pleine révolte étudiante et ne repartira plus. Laissant à Londres un mari et deux enfants.

Lors des dernières élections libres à l'échelle du pays en 1990, largement remportées par son parti, la Ligue nationale pour la démocratie (LND), elle était enfermée et les généraux au pouvoir n'ont jamais tenu compte du résultat de ce scrutin.

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Vingt-cinq ans plus tard, la fille du père de l'indépendance birmane prône le changement, dans un pays dirigé par des militaires puis d'anciens militaires depuis plus de cinquante ans. L'actuel président, Thein Sein (ci-dessous), a troqué son uniforme pour les habits civils. L'ancien général de 70 ans, aux origines modestes, a longtemps appartenu à la puissante armée birmane, la Tatmadaw, et fut premier ministre lors des dernières années de la junte.

Depuis 2011, il est l'artisan en chef des réformes. Mais ses liens avec l'armée restent forts. Il a fondé avec d'autres généraux l'USDP, parti au pouvoir actuellement. Il n'est pas lui-même candidat aux législatives, mais n'a pas exclu d'être candidat à la présidence, lors d'un vote début 2016.

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L'armée n'est plus officiellement au pouvoir en Birmanie mais conserve un poids prépondérant. Son chef, le général Min Aung Hlaing (voir son interview sur le site de la BBC), est souvent décrit comme l'homme le plus puissant du pays. Cette institution cruciale compte plus de 500 000 militaires pour un peu plus de 50 millions d'habitants.

Outre son poids politique, l'armée contrôle certaines zones du pays où l'état d'urgence est appliqué en raison des conflits qui opposent troupes gouvernementales et rebelles des minorités ethniques.Et l'armée possède directement de nombreuses entreprises. Le général Aung Hlaing a assuré en septembre que les militaires respecteraient le résultat des urnes.

La Birmanie est aussi une mosaïque d'ethnies, dont beaucoup sont irritées par la domination politique des Bamars, l'ethnie majoritaire, dont est issue Aung San Suu Kyi. Dans certaines régions des minorités ethniques, le vote n'aura pas lieu en raison des combats qui y font rage, malgré un récent cessez-le-feu partiel. Mais, ailleurs, les partis ethniques sont susceptibles de remporter de nombreux sièges de parlementaires et pourraient donc jouer un rôle clé dans toute coalition post-électorale.

Les moines exclus

Les 500 000 moines du pays n'ont pas le droit de prendre part à la politique ni même de voter. Mais ils ont souvent été à la pointe des mouvements de protestation en Birmanie, notamment lors de la «révolution safran» (voir la vidéo de France 24) de 2007. Depuis l'ouverture du pays, certains continuent à jouer un rôle politique considérable: c'est le cas du mouvement MaBaTha, décrypté par le «New York Times» le 6 juin 2014 et mené par le moine Wirathu, qui répand dans ce pays ultra majoritairement bouddhiste un discours très antimusulman (voir l'article du «Temps» du 17 mars 2015). Ces moines radicaux ont apporté leur soutien au parti au pouvoir, l'USDP. Et Wirathu mène campagne contre Suu Kyi, l'accusant d'être pro-musulmans.

Et après les élections, que se passera-t-il?

Plusieurs scénarios sont possibles, d'une victoire écrasante de l'opposition aux troubles civils. Et derrière les législatives, il y a cet enjeu, important: la présidence du pays. C'est le scénario de rêve pour l'opposante. Aucun sondage n'est disponible, mais chaque sortie publique d'Aung San Suu Kyi attire les foules.

Le parti a besoin de remporter quelque 330 sièges dans les deux chambres du Parlement (soit 67% d'après les calculs de la LND) pour avoir la majorité, puisqu'une partie des sièges sont réservés à des députés militaires non élus, opposés à Suu Kyi. Si le parti obtient cette majorité, il pourra désigner deux des trois candidats au poste de président, élu par les nouveaux députés dans quelques mois.

Dans le système politique birman, la chambre haute et la chambre basse du Parlement désignent chacune un candidat au poste de président. Le troisième candidat à la présidence est désigné par les députés militaires non élus. En aucun cas, le président ne pourra être Aung San Suu Kyi, interdite d'accès à la fonction suprême par la Constitution (ayant des enfants de nationalité étrangère).

«La LND aura plutôt un bon score. Mais cela ne veut pas dire qu'elle aura une majorité", met en garde Khin Zaw Win, directeur de l'institut Tampadipa de Rangoun et ancien prisonnier politique, rappelant la «diversité» de la population. Elle devra dans ce cas négocier avec les dizaines d'autres partis participant au scrutin, pour gouverner et faire élire son candidat à la présidence. Aucune alliance post-électorale n'a pas pour l'instant été annoncée par les différents partis.

Si l'opposante ne réussit pas à obtenir le soutien des puissants partis ethniques, l'USDP pourra donc de son côté nouer des alliances et dicter le jeu parlementaire pour les cinq années à venir, la LND restant cantonnée à l'opposition. Ce scénario n'est pas à négliger, l'USDP au pouvoir n'ayant besoin que de 33% des sièges pour dominer, grâce au soutien des 25% de députés militaires non élus.

Mais si la LND d'Aung San Suu Kyi est annoncée perdante et dénonce des fraudes massives, alors le risque de violences devient réel. Le pouvoir sortant laissait entendre qu'il ne tolérerait pas de révolution populaire de type printemps arabe. Si des troubles éclatent, le gouvernement en place peut aller jusqu'à décréter l'état d'urgence, permettant au Conseil national pour la défense et la sécurité, dominé par l'armée, de prendre en main la direction du pays.

Le fait que l'opposante ait annoncé qu'elle serait «au-dessus du président» en cas de victoire peut faire réagir les élites post-junte encore aux manettes. Cette affirmation «a dû résonner comme une alarme» pour ces dernières, car «pour les militaires, avoir Aung San Suu Kyi qui dirige le pays est une ligne rouge» à ne pas dépasser, dit craindre Richard Horsey, spécialiste de la Birmanie.