Si Charlesia Alexis était encore en vie, elle serait vraiment heureuse. Pendant des années, elle se retrouvait, parfois seule, au Jardin de la compagnie, à Port Louis, capitale de l'île Maurice, avec une pancarte sur laquelle était inscrit «Je veux rentrer chez moi». Son «chez moi», c'était l'archipel des Chagos, au milieu de l'océan Indien, que le Royaume-Uni a vidé entre 1965 et 1971 de ses habitants, pour les transférer sur l'île Maurice, alors colonie britannique. L'archipel, longtemps attaché à ce territoire, est demeuré au moment de l'indépendance, en 1968, sous l'autorité de Londres, qui a versé à cette occasion 3 millions de livres, dont les principaux intéressés ont à peine vu la couleur. Depuis, les quelque 4000 Chagossiens (ou Ilois), installés dans des maisonnettes de tôle et de bouts de bois dans les faubourgs misérables de Port Louis, n'ont jamais abandonné le combat contre leur déportation. Or vendredi, la Cour suprême britannique leur a donné gain de cause.

L'archipel des Chagos n'est guère connu. Et pourtant. Débarrassée de sa population autochtone, la plus grande de ses îles – Diego Garcia – est l'une des plus importantes et des plus secrètes bases navales et aériennes de l'armée américaine. C'est de là que les Awac, et autres F-16 et F-17 sont partis survoler l'Irak pendant l'opération «Tempête du désert» en 1991. Des sous-marins nucléaires y sont également stationnés, au grand dam des pays riverains et, surtout, en déni des résolutions 1514 (1966) et 2026 (1967) des Nations unies qui interdisent l'arme nucléaire dans la zone. C'est que, après avoir détaché l'archipel de l'île Maurice, Londres l'a loué à Washington, officiellement pour la construction d'un centre de communication. En retour, selon la BBC, le Royaume-Uni a obtenu un rabais de 11 millions de livres pour l'acquisition d'armements nucléaires fabriqués aux Etats-Unis.

La longue lutte des Ilois est menée par le Groupe réfugiés Chagos (GRC) dont le président, Olivier Bancoult, a quitté sa terre à l'âge de 4 ans. A l'époque, ses parents avaient accompagné un enfant malade dans un hôpital mauricien. Au moment du retour, ils avaient été informés qu'ils n'en avaient plus le droit! Electricien de formation, Olivier Bancoult a fait du retour dans l'archipel le combat de sa vie et s'est démené pour faire connaître les revendications des siens en Europe et aux Etats-Unis. A Genève même, un Comité suisse de soutien aux Chagossiens lui a apporté un sérieux appui, son président Georges H. Wuethrich jouant un rôle moteur pour porter l'affaire devant l'ONU en 1997, 1998 et 1999 pendant les séances dédiées aux peuples autochtones.

Citoyens britanniques

Mais le grand déclic a eu lieu lorsque des avocats londoniens ont décidé de soutenir le GRC. Grâce à leur intervention, Olivier Bancoult a obtenu le droit de visiter l'archipel en juin dernier mais surtout celui de contester devant la justice britannique la déportation des Chagossiens. Une initiative basée sur une loi qui interdit aux autorités de Londres d'envoyer des citoyens britanniques en exil. Les Ilois, descendants d'esclaves africains et de travailleurs indiens, habitaient les différentes îles depuis cinq générations. Au moment de leur déportation, ils étaient citoyens de la Couronne britannique. Pour preuve, de vieux passeports délivrés aux Ilois par les services de Sa Gracieuse Majesté.

«Le gouvernement britannique a agi illégalement en déportant des milliers d'Ilois pour faire de la place à une base militaire américaine», a déclaré en substance le magistrat John Laws dans son jugement qui fera certainement date dans l'histoire des peuples indigènes. Les Britanniques ont en effet découvert l'existence de ces compatriotes avec surprise à l'occasion d'un récent reportage de la BBC consacré à leurs conditions de vie dans leur exil mauricien.

A quand le retour effectif des Chagossiens dans leurs îles? On n'en est pas encore là. Dans son édition de vendredi, Le Mauricien, l'un des deux grands quotidiens de l'île, annonce la victoire des Chagossiens en première page et estime que «tout accommodement respectueux du droit de retour réinstitué devra s'accompagner de la remise en état des infrastructures». Le journal rappelle qu'une étude de fiabilité a déjà été faite à la demande de Londres et qu'elle avait conclu que les îles de Peros Banhos et de Solomon étaient parfaitement habitables. Et ce malgré l'opposition des Etats-Unis à ce qu'une population civile s'installe autour de ses installations militaires.