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Tribulations nord-coréennes d’un Lausannois

Olivier Racine voulait rencontrer l’homme fort de Corée du Nord Kim Jong-un et lui offrir un Toblerone géant et un morceau du Cervin, éminents symboles de la Suisse. Le baroudeur lausannois publie un récit inclassable

Son appartement, à deux pas du château d’Ouchy, est le musée de sa vie. Masque kényan, couteau khukuri népalais, tapis iranien, chaise basse pakistanaise dite Ben Laden, drapeaux de prière tibétains, tatami japonais et ce thé chinois Pu-Er de vingt-cinq ans d’âge qu’il sert selon l’usage «et qui a un peu le goût de cave au début mais après ça va mieux».

Olivier Racine est globe-trotter (près de 90 pays arpentés) mais aussi home-trotter (cette façon de courir d’une pièce à l’autre en quête d’une relique, d’un souvenir). Il est ce matin-là accablé. David Bowie est mort et il l’aimait comme un ami, le compagnon du temps qui passe. Olivier, 54 ans, l’a vu sur scène en 2002 au Jazz Montreux festival et entr’aperçu dans les années 1980 lorsqu’il s’était installé à Lausanne. «Il habitait près de Sauvabelin, je faisais ses poubelles pour récupérer des choses, j’ai un ticket de solde bancaire de la Coop de 37.50 francs au nom de David Jones [le vrai patronyme du chanteur]» dit-il.

Olivier connaît ses jours-ci ses quarts d’heure de gloire. Son petit livre rouge titré Cervin et Toblerone en Corée du Nord est en vitrine. Le récit épique d’un voyage asiatique. La Corée du Nord, sa dictature stalinienne, ses goulags, ses essais nucléaires (à bombes à hydrogène ou pas)… Etrange destination, mais puisque Olivier Racine ne fait rien comme les autres.

A Pyongyang, la capitale nord-coréenne, on s’est longtemps interrogé sur les intentions du visiteur. Venir avec un Toblerone géant et un bout de Cervin, était-ce là une plaisanterie, un coup médiatique ou un attentat en préparation? Après tout, le premier pouvait contenir du poison et le second être aiguisé comme une lame. Car Olivier Racine projetait ni plus ni moins que d’offrir «un maxi-morceau de chocolat et un mini morceau de montagne» à Kim Jong-un, le «suprême leader» nord-coréen.

«Jadis quand on était reçu dans un pays, on offrait des cadeaux en guise de respect, un peu comme les Rois Mages. Pour un Suisse, quoi de plus naturel que de venir avec deux symboles nationaux surtout que Kim Jong-un a étudié pendant neuf ans à Berne, logé incognito ici dans votre ambassade», a expliqué Olivier au premier secrétaire d’ambassade de la République populaire de Corée à Berne. Ce dernier, prénommé Jong Chol, a été impressionné, d’autant que le solliciteur de visa avait lui-même gravi le légendaire sommet pour en prélever un échantillon et que la presse suisse venait de faire état d’un sauvetage qu’il avait effectué dans l’Himalaya (une jeune star de l’alpinisme indien secourue miraculeusement). La mission diplomatique nord-coréenne se sentit flattée. Ce Vaudois semblait certes un peu farfelu mais ne l’étaient-ils pas tous aux yeux de Monsieur Jong Chol? Le visa fut donc octroyé non pas en quatre mois, délai minimum habituel, mais… en quatre secondes.

Mais enfin pourquoi ce voyage? demande-t-on à Olivier Racine. Pour l’aventure évidemment. Né humble dans une famille modeste, il doit à un oncle qui lui ramenait d’Afrique des cornes d’antilope le goût pour les belles échappées et l’épreuve physique. Olivier est costaud (1,92 m), ça aide. Et ose tout: un aller-retour à la nage du Léman (Lausanne-Evian), participation au premier Ironman de Suisse, un lancer de chaussures contre Oscar Freysinger, un instant d’intimité avec Sharon Stone sur l’île de Malte, un canular télévisuel sur la TSR en 2006 où il s’est fait passer pour un asexué, quatre années à vivre sous une tente plantée sur une plage de Thaïlande où il initiait les touristes au parachutiste ascensionnel. Et donc la Corée du Nord.

«Quitte à vouloir de l’exotisme, pourquoi pas ne pas aller là-bas, de l’autre côté du monde mondialisé?», justifie le baroudeur. Il s’envole en septembre 2012 avec une jeune femme rencontrée chez un fleuriste lausannois. A l’aéroport international de Pyongyang, le petit Cervin et le Toblerone géant sont pesés, mesurés, photographiés puis emmenés par deux soldats. Olivier ne les verra plus. Trois ans plus tard, il ne sait toujours pas si les offrandes ont été présentées au suprême leader. Qu’importe, le geste importait. Et l’on fit comprendre au touriste suisse que le pays tout entier avait été avisé de la nature de ses cadeaux et en avait été honoré.

Pour le reste, les dix jours sur place furent très encadrés. Olivier Racine reconnaît ne pas avoir vu grand-chose de cette capitale «monumentale et vide». Le Yanggakdo Hôtel, à la nuit tombée, était séparée du reste du monde par un espèce de pont-levis levé. Le couple escorté visita la tour de Juche censée symboliser la réunification des deux Corée, l’USS Pueblo, navire espion américain capturé en 1968, la Grande Librairie du peuple et ses 1500 ouvrages écrits par Kim Jong-il, père de Kim Jong-un, une ferme bio spécialisée dans la culture de pommes, le Palais des enfants qui accueille pianistes prodiges, jeunes maîtres d’échec et gymnastes appliqués. «On vit cependant deux choses qu’il ne fallait pas voir, deux yachts luxueux dont notre guide assura qu’ils n’avaient jamais existé et un cadavre encore sanguinolent qui selon ce même guide était un homme fatigué qui cuvait son vomi de vin», rapporte Olivier.

Son pari, là-bas, était de faire rire puisque cela rapproche les hommes. Contrat rempli. Exemple: un jour, il pique un sprint pour échapper à ses gardes-chiourme. Est rattrapé. Un gag. Dit à Monsieur Ryu, son guide-interprète: «Bientôt Yodok si pas vigilant!». Monsieur Ryu: «C’est quoi Yodok?». Olivier: «Un camp de concentration, il y a 50 000 vilains qui n’en ressortent jamais. Si tu me laisses m’échapper ça fera 50 001 et 50 002 avec moi si tu me rattrapes!» Monsieur Ryu: «Propagande des Américains et des Japonais impérialistes!» Et tout à coup fou rire incontrôlable d’Olivier qui contamine tout le monde dont Monsieur Ryu.

Olivier Racine exerce actuellement la profession de délégué médical. Il fut aussi le responsable de la coordination des salles d’opération du CHUV, conseiller en assurances maladie, conseiller en protection juridique, animateur pour la Loterie romande. Des activités très alimentaires afin de s’offrir en Asie, peu importe où d’ailleurs, un bol de riz, son plat préféré.

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