France

Au tribunal de Bobigny, des émeutiers à visage découvert

Plus d’une soixantaine d’arrestations ont eu lieu ces derniers jours dans les banlieues parisiennes en proie à des éruptions de violence. Lundi, plusieurs jeunes interpellés comparaissaient devant les juges

«Tir de mortier». Pour les gendarmes mobiles déployés dans la banlieue nord de Paris en proie à la violence, l’expression désigne l’utilisation de feux d’artifice, ou de bombes fumigènes, transformés en dangereux projectiles par les grappes de jeunes qu’ils pourchassent nuit après nuit. Des tirs destinés à blesser, à fracasser les vitrines, à semer le chaos ou à mettre le feu aux véhicules.

A Bobigny, samedi, une dizaine de ces tirs ont été recensés. Bis repetita à Argenteuil dimanche. Trois prévenus – «Messieurs» Vuu, Houk et Seignos pour la justice – sont là pour en répondre, en comparution immédiate au Tribunal de Bobigny. L’accès de la salle des Assises n°2 est gardé à l’extérieur par trois policiers antiémeute casqués, bottés, boucliers en main. Sur les bancs de bois clair réservés au public? Une vingtaine de copains des trois hommes. Lendemain ordinaire d’émeutes, de voitures incendiées et de confrontation avec les policiers.

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Un fossé béant

Deux des suspects appréhendés – Vuu et Houk – sont d’origine asiatique. Le troisième, Seignos, est issu d’une famille portugo-maghrébine. Tous ont entre 20 et 25 ans, familiers de la cité des 3000, à Aulnay-sous-Bois, où tout a démarré après la violente interpellation du jeune Théo, le 2 février. La procureure résume les faits: les trois hommes, circulant à bord d’une Renault Clio, ont pris plusieurs fois les forces de l’ordre pour cible. Deux grenades fumigènes militaires ont été trouvées à bord. Arrêtés au cours du week-end, ils nient les faits.

Leur version dit la confusion, et le fossé béant qui sépare ces cités des banlieues plus «normales». Vuu, dont le casier judiciaire est vierge, affirme être gardien d’immeuble payé 1700 euros par mois. Il passait par là, dit-il pour se rendre en pleine nuit à un mariage après avoir vu une «annonce» sur la messagerie Snapchat. Seignos, barbe noire fournie et élocution soignée, jure qu’il «voulait calmer les manifestants». Houk, l’autre asiatique, est presque surpris d’apprendre qu’il a vendu les fumigènes le soir des émeutes. Ces deux-là ont eu, en 2005 et 2007, maille à partir avec les juges. Vol, violence avec arme, trafic de cannabis. La présidente du tribunal, patiente, leur fait répéter «qu’ils ne savaient pas ce qui se passait dans la cité» ce soir-là. Leurs deux avocats commis d’office soupirent.

«Avec les flics, faut tout nier»

Le trio jure de sa bonne foi. Vuu s’empêtre dans son récit. «Ils ne savent pas parler. Avec les flics, faut tout nier», enrage dans le couloir Rachid, qui se dit «travailleur social». Face aux trois femmes juges et à la procureure, l’assistance est presqu’entièrement masculine. Surtout des jeunes types à fine barbe et aux cheveux très courts, plus quelques retraités. Les PV des policiers sont lus lentement. Poubelles brûlées, communications téléphoniques avec d’autres groupes d’émeutiers. Le récit minuté de l’embuscade prend forme.

La présidente sait qu’elle doit juger vite. Mais elle refuse d’accélérer. Ses questions sont précises. Chacun raconte sa vie. Tous vivent chez leurs parents. Deux disent subvenir aux besoins familiaux. Un seul, Vuu, a un emploi réel. La vie de la cité, ses codes, les mille façons d’éviter les caméras de surveillance se révèlent au fil de leurs réponses. «On nous reproche juste d’être là. Oui, nous étions là. Tout comme les policiers. Sauf qu’eux ne sont jamais sanctionnés s’ils nous tabassent», risque Houk, l’homme aux fumigènes.

La procureure le fait taire. Elle rejette «les soi-disant coïncidences», dénonce «l’envie de casser du flic». Il est 17h15 au tribunal de Bobigny. Dans le Palais de justice, le risque de voir les banlieues françaises s’enflammer façon 2005 est confirmé par tous: magistrats, avocats, flics et agents sécurité. En salle 2, la procureure promet d'«être l’avocate de la société et des policiers». Elle réfute le terme de «rafles» utilisé par les défenseurs pour contester l’arrestation de leurs clients. Neuf mois de prison dont cinq avec sursis requis contre Vuu. Cinq mois ferme pour les deux autres passagers récidivistes de la Clio. «Que dire de plus?» questionne la présidente. Le silence est éloquent.


Tout faire pout éviter l’embrasement des banlieues

Marine Le Pen s’est empressée, lundi, de commenter les violences urbaines survenues notamment à Argenteuil, Bobigny et Les Ulis. En renouvelant «son soutien sans faille aux forces de l’ordre confrontées à une extrême violence dans l’indifférence totale du gouvernement», la candidate d’extrême droite à l’élection présidentielle a clairement pris parti, suite à l’interpellation violente du jeune Théo à Aulnay-sous-Bois. Toutes les autorités concernées, jusqu’au plus haut niveau de l’Etat, ont au contraire affiché une grande prudence dans leur défense des policiers concernés, tant les images de vidéosurveillance semblent confirmer la bavure.

La préoccupation du gouvernement français, en pleine campagne électorale, est surtout d’éviter que les banlieues s’embrasent comme à la fin 2005. D’où le nombre important d’interpellations, facilitées par l’état d’urgence en vigueur depuis le 13 novembre 2015, et la multiplication des comparutions immédiates devant les juges. Inquiet d’une possible reprise des manifestations policières, le premier ministre Bernard Cazeneuve (auparavant à l’Intérieur) a de nouveau promis l’installation accrue de caméras de surveillance dans les cités. (R. W.)

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