L’explosion de colère était prévisible, elle a eu lieu avant même la proclamation des résultats de l’élection présidentielle au Gabon, organisée dimanche suite au décès d’Omar Bongo. Après des heures de vives tensions en son sein, la Commission électorale a rendu son verdict: Ali Ben Bongo, le fils de son père, l’aurait emporté avec 41,73% des suffrages. Il aurait ainsi devancé ses deux prin­cipaux rivaux, l’ex-ministre de ­l’Intérieur André Mba Obame et l’opposant historique, Pierre Mamboundou, crédités tous deux du quart des suffrages exprimés.

Des habitants de certains quartiers de la capitale ont manifesté leur colère, en brûlant des voitures ou en vandalisant des kiosques. «Les Blancs, on va les tuer!» ont lancé certains d’entre eux à des journalistes étrangers, estimant que c’est la France qui a «imposé» aux Gabonais le fils de l’ex-président alors que la majorité d’entre eux s’avouent lassés du «système Bongo», clientéliste et corrom­pu.

Auparavant, les partisans de l’opposition, rassemblés près du siège de la Commission, avaient été dispersés sans ménagement par les forces de l’ordre. Les incidents les plus graves ont eu lieu à Port-Gentil. Dans la capitale économique du pays, située à 140 km de Libreville, et fief de la compagnie pétrolière Elf, absorbée depuis par Total, plusieurs centaines de jeunes partisans de l’opposant Pierre Mamboundou, arrivé troisième du scrutin, n’ont pas attendu la fin des résultats pour manifester leur mécontentement. Des centaines de ­personnes ont forcé les portes de la prison de la ville et libéré les prisonniers. Peu après, ils ont incendié une partie du consulat général de France, pillé des magasins en ville et saccagé des stations essence Total. Une employée de l’entreprise Schlumberger a été blessée. Durant la campagne, certains jeunes avaient prévenu, lors d’un meeting de Mamboundou: «Si Ali gagne, on va gaspiller [casser, ndlr]! Et vous serez menacés, vous, les Français.» Pour eux, le fils Bongo ne pouvait pas gagner sans tricher.

Paris, qui a appelé au calme, considère que ces incidents ont été planifiés pour pousser l’ex-puissance coloniale à la faute. En attaquant des intérêts hexagonaux, les partisans de l’opposition auraient voulu inciter à intervenir le détachement français stationné à Port-Gentil. L’ex-puissance coloniale s’est gardée d’adresser le moindre message de félicitations au nouveau président, arguant que la Cour constitutionnelle doit encore valider les résultats.

A Libreville, aucun observateur ne doutait réellement qu’Ali Bongo puisse être défait. «Le nouveau pouvoir aurait pu vouloir régler quelques comptes avec l’ancien régime», note un bon ­connaisseur du pays. De fait, certaines sources affirment qu’Ali Ben Bongo ne serait arrivé qu’en deuxième, voire en troisième position. «Il a eu 72 heures pour rectifier les résultats des urnes», confie un observateur averti. Mais saura-t-on jamais comment? Avant la tenue du scrutin, certains s’étonnaient du fait que 800 000 électeurs figuraient sur les listes électorales dans un pays qui compte environ 1,3 million d’habitants.

Hier soir, le calme semblait revenu à Libreville, où d’importantes forces de sécurité quadril­lent les rues. En revanche, les pillages se seraient poursuivis à Port-Gentil, où la compagnie Total aurait prévu d’exfiltrer les familles de ses employés expatriés. Un couvre-feu a été décrété.