Pouces levés, moustache au vent, vêtu d’une ample chemise en toile lie-de-vin, Nicolas Maduro est apparu peu avant minuit sur une estrade postée devant son palais de Miraflores, la résidence des présidents de la République bolivarienne du Venezuela. Rieur, lyrique, le candidat du Parti socialiste unifié du Venezuela (PSUV) a même esquivé quelques petits pas de danse. «Jamais auparavant un candidat présidentiel n’avait gagné avec 68% des voix du peuple, et jamais auparavant il n’avait eu 47 points d’avance sur le second candidat», a déclaré, emphatique, l’ancien chauffeur d’autobus, président du Venezuela depuis 2013 et réélu hier pour un second mandat de six ans.

Son principal adversaire, Henri Falcon, chaviste dissident et crédité de 21% des voix, avait annoncé peu avant qu’il contestait la validité du scrutin. Son argument: la présence, autour des urnes, de 12 700 points rouges de Somos Venezuela (Nous sommes le Venezuela), un système mêlant adhésion politique et aide sociale créé par Nicolas Maduro. «Partout on donnait un bon d’une valeur de 10 millions de bolivars (environ 8,50 francs) à chaque électeur, a clamé l’ex-sénateur. C’est une félonie électorale! C’est jouer avec la faim et la misère des pauvres.»

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Un choix tranché

Malgré ces mesures très incitatives, l’abstention a atteint un niveau record de 54%. La principale opposition, la MUD (Table de l’Unité démocratique) dont les leaders sont en exil (Antonio Ledezma), assignés à résidence (Leopoldo Lopez) ou privés de leurs droits civiques (Henrique Capriles, battu à deux reprises à la présidentielle), boycottait un scrutin organisé dans un désintérêt général.

«Pour nous cela ne change rien, avoue, à Caracas, Anna Gabriela Meijas, 25 ans, artiste au chômage. Les discours politiques, on s’en moque. La réalité c’est que nous n’avons plus rien à manger. En deux ans, j’ai perdu 14 kilos. Au mois de juillet, comme des centaines de milliers de mes compatriotes, je vais quitter le pays. Le choix est binaire: partir ou mourir.»

Un pays potentiellement riche, mais anéanti

Au terme de son premier mandat, Nicolas Maduro, successeur d’Hugo Chavez, le fondateur de la révolution bolivarienne, laisse un pays anéanti, bien que disposant toujours des plus importantes réserves mondiales de pétrole. L’effondrement des cours du brut depuis 2014 (96% de ses revenus) a plongé le Venezuela dans une crise aiguë. Les importations sont passées de 30 à 6 milliards de francs par an.

L’argent manque désormais pour acheter des denrées et des médicaments. Dans le même temps, l’inflation a bondi de 21 à 13 000% par an. Les prix doublent tous les dix jours. «Je gagne 2,5 millions de bolivars (3 francs) par mois et un kilo de viande coûte aujourd’hui 2 millions de bolivars (2,35 francs), explique Antonio Lopez, ouvrier électricien, sur le marché de Chacao, au cœur de Caracas. Un mois de salaire c’est un kilo de viande. Que faire?»

Sanctions américaines, félicitations russes

Au lendemain des résultats, les Etats-Unis ont infligé de nouvelles sanctions financières au Venezuela. Le président Donald Trump a signé un décret, dont la portée était dans un premier temps difficile à évaluer, visant à réduire la capacité du régime de Caracas à vendre ses actifs. Son vice-président, Mike Pence, a qualifié le scrutin de «farce».

Les 14 pays du Groupe de Lima ont, quant à eux, annoncé le rappel de leurs ambassadeurs du Venezuela au lendemain de ce scrutin et vont «coordonner des actions pour que les organismes financiers internationaux et régionaux n'octroient plus de prêts au gouvernement du Venezuela». En marge de la réunion des ministres des Affaires étrangères du G20 lundi à Buenos Aires les Etats-Unis, l'Argentine, l'Australie, le Canada, le Chili et le Mexique ont condamné la réélection de Nicolas Maduro.

Luis Almagro, le Secrétaire général de l'Organisation des états américains (OEA), a considéré que dimanche a été «un jour tristement célèbre pour la démocratie dans les Amériques» et a décrit Nicolas Maduro comme un «dictateur». Madrid va étudier avec l'UE des «mesures opportunes» et «continuer de travailler pour soulager les souffrances des Vénézuéliens».

En revanche, le président russe Vladimir Poutine a félicité Nicolas Maduro, lui souhaitant «une bonne santé et le succès dans la résolution des défis sociaux et économiques auxquels fait face le pays». Cuba a également applaudi la «large victoire» du dirigeant vénézuélien, l'assurant de son soutien.

Dans une série de tweets, Nicolas Maduro a remercié «Vladimir Poutine pour sa reconnaissance de notre triomphe», «le Président de la République de Chine Xi Jinping pour son message d'appréciation de la grande victoire» ainsi que les dirigeants de la Turquie, Recep Tayyip Erdogan, et du Nicaragua, Daniel Ortega.

Caracas, ville la plus dangereuse

Les chiffres donnent le tournis: 12% de chute du PIB en 2017, 18% de contraction prévue en 2018. Selon une étude de l’Ecovi, qui regroupe les principales universités de Caracas, le nombre de familles vivant sous le seuil de pauvreté est passé de 45% à 87% entre 2014 à 2017. La chute du bolivar, la devise nationale, est spectaculaire. Voilà un an, un franc suisse s’échangeait contre 2200 bolivars. Aujourd’hui, au marché noir, un franc suisse se monnaie 850 000 bolivars. Presque quatre cents fois plus. L’argent liquide a totalement disparu. A Caracas, l’eau courante est désormais coupée du mercredi au dimanche. Les transports en commun ne fonctionnent plus. Et l’insécurité règne. Avec 12 meurtres par jour, la capitale du Venezuela est la ville la plus dangereuse du monde.

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Face à ce chaos, économique et humain, qu’est-il possible d’espérer pour le pays natal de Simon Bolivar, privé de ses élites, sans ressources et qui, chaque jour, s’embourbe un peu plus? L’opposition, qui misait sur une stratégie de reconquête du pouvoir suivant le modèle des révolutions de velours parrainées par les Etats-Unis en Europe de l’Est, a échoué. Depuis le printemps 2017, et des manifestations de rue réprimées dans le sang (140 morts), elle peine à mobiliser ses troupes.

Principale victime des pénuries de médicaments et de la famine, le peuple souffre. Sa situation, déjà intenable, pourrait encore empirer. Les Etats-Unis, l’Union européenne et le Groupe de Lima, une alliance de 14 pays d’Amérique et des Caraïbes, ont rejeté ce scrutin. Pèsent maintenant sur le pays des menaces de sanctions internationales notamment des Etats-Unis, qui achètent le tiers du pétrole vénézuélien.