PKK

Triple assassinat dans le milieu kurde à Paris

Les trois femmes tuées étaient liées au PKK. Les différentes pistes sont liées à des mobiles politiques

La cible était éminemment symbolique. Le lieu: le centre d’information du Kurdistan, abrité dans un deux pièces discret – sans plaque ni étiquette –, au 1er étage du 147, rue Lafayette à Paris. Et plus encore les victimes: Fidan Dogan, 28 ans, qui en est la présidente, y habite; Leyla Soylemez, une jeune activiste de 25 ans; et surtout Sakiné Cansiz, 55 ans, qui fut dès le début, en 1978, dans l’aventure du PKK, le Parti des travailleurs du Kurdistan, groupe marxiste qui mène la lutte armée contre Ankara.

Ce triple assassinat soulève plusieurs hypothèses, toutes axées sur des mobiles politiques. Règlements de comptes internes au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK, interdit en France)? Attentat perpétré par des extrémistes ultranationalistes turcs des «Loups gris» ou opération d’agents secrets en rupture de ban pour torpiller les négociations entre Ankara et le leader kurde Abdullah Öcalan (lire ci-dessous)? En tout cas, selon un enquêteur de la police judiciaire (PJ) antiterroriste, «il ne s’agit a priori pas de crimes crapuleux ou de l’œuvre de cambrioleurs. Il n’y a pas de vol constaté. La scène de crime laisse penser que les trois victimes ont été tuées d’une ou plusieurs balles dans la tête, ça ressemble vraiment à des exécutions. Il est possible que ce soit avec un pistolet automatique de calibre 7,65 mm.»

Le triple meurtre a été commis «probablement mercredi après-midi». Le ou les tueurs sont «entrés, sans effraction». «Ces femmes ont dû ouvrir la porte à quelqu’un qu’elles connaissaient ou pas, genre «c’est la Poste». Vu qu’elles portaient leur manteau, elles s’apprêtaient à sortir ou venaient de rentrer, et quelqu’un a pu profiter de leur départ ou de leur arrivée pour s’introduire dans l’appartement», suppose une source proche du dossier. Déjouant ainsi la vigilance extrême de ces activistes du PKK habituées à la semi-clandestinité et qui se savent surveillées par la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI).

Un voisin a déclaré à la PJ avoir «entendu des bruits comme des détonations» vers 18 h, mais n’a pas donné l’alerte. C’est le «petit ami de l’une des trois femmes, sans nouvelles d’elle, qui a fini par se procurer un trousseau de clés et a découvert les trois corps peu avant 1 h 45, heure à laquelle nous avons été avertis», dit un policier. Le parquet antiterroriste de Paris a confié l’enquête à la brigade criminelle de Paris et à la Sous-direction antiterroriste (SDAT) de la PJ, qui accumule depuis plus de vingt ans les affaires de racket au sein du PKK pour financer la cause.

Selon le parquet de Paris, Sakiné Cansiz elle-même a «un casier judiciaire vierge et est inconnue du fichier STIC» (Système de traitement des infractions constatées). Mais 18 leaders et membres du PKK ont été condamnés fin 2011 par le Tribunal correctionnel de Paris pour ­extorsion de fonds, notamment Nedim Seven, considéré comme le «caissier» de l’organisation en France. Un officier de renseignement a remarqué, ces derniers temps, «un regain d’agitation et de conflits parmi les activistes kurdes, qui s’accompagnent parfois de violences et de tentatives de règlements de comptes, notamment autour de la caisse pour alimenter le PKK, mais jamais à ce point».

Les militants et sympathisants du PKK qui ont manifesté hier à Paris aux cris de «Turquie assassin, Hollande complice», agitant des drapeaux à l’effigie d’Abdullah Öcalan, penchaient pour «une attaque» de l’Etat turc. «Il y a une claire tentative de saboter le processus de négociation», clamait depuis Bruxelles Ramzi Kartal, figure en exil du mouvement kurde. A Ankara, les autorités privilégient, elles, l’hypothèse d’un règlement de comptes interne. Au sein du PKK, des divergences politiques ont fini dans le sang, mais pas par de telles exécutions à l’étranger.

Apparement marginalisée ces derniers temps dans l’organisation, Sakiné Cansiz était à la fois considérée comme la voix de Qandil – les maquis dans les montagnes de l’Irak du nord – et une proche d’Öcalan. Kurde de confession alévie, elle avait été de tous les combats du PKK, passant plus de quinze ans en prison.

Avant de venir en Europe en 1993, où elle était responsable des activités idéologiques et politiques de ce mouvement considéré comme une organisation terroriste en Europe et aux Etats-Unis, elle avait fait un long séjour dans les camps de l’organisation dans la Bekaa libanaise, alors sous contrôle syrien. C’était une militante de fer, peu bavarde et bonne organisatrice. «Elle était mariée dès sa jeunesse avec le parti», souligne un de ses proches. Mais avec l’ouverture des négociations entre les autorités d’Ankara et le chef du PKK, les choses sont devenues plus compliquées au sein de l’organisation, éclatée entre les camps de guérilla de Qandil, les militants à l’intérieur de la Turquie, la diaspora en Europe et le chef suprême dans son île-prison d’Imrali.

Toutes les hypothèses sont donc possibles. Même si son assassinat ressemble beaucoup à un avertissement lancé par les plus durs. Pour les organisations kurdes en tout cas, celle qui était surnommée «Sara» dans sa longue clandestinité est une nouvelle martyre de la cause.

«Il ne s’agit a priori

pas de crimes crapuleux ou de l’œuvre de cambrioleurs»

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