Les projectiles claquent, tirés en plein centre-ville par un jeune milicien improvisé. Poursuite des combats contre les pro-Kadhafi, dont la disparition subite interroge autant qu’elle inquiète? Non, juste une salve tirée comme ça, pour rire et montrer aux automobilistes que la kalachnikov fraîchement livrée fonctionne. La place Verte, déjà rebaptisée place des Martyrs, a pour la première fois depuis la chute du régime retrouvé un semblant de vie normale. Les voitures se garent, prudentes, devant les quelques magasins rouverts sous les vieilles arcades proches. Plusieurs barrages tenus par les libérateurs ont été démantelés. Mais les doigts restent crispés sur les gâchettes, dès qu’un conducteur refuse de s’arrêter. Dix jours après l’offensive éclair des ex-rebelles, les Tripolitains apprennent à revivre. En évitant quand même de rester trop longtemps au même endroit, par peur des balles perdues et des tireurs embusqués.

Tous le promettent: la fin du ramadan, qui commence ce mardi, sera une vraie fête de la libération. «Ca y est: l’été libyen succède au printemps arabe», assène, ravi, l’un des ingénieurs de Gecol, la société nationale d’électricité, de retour dans ses bureaux à deux pas du front de mer et du port où les cargos sont de plus en plus nombreux à accoster. Bruits de klaxons. Nouveaux tirs.

Lors du briefing quotidien du Conseil national de transition (CNT) à l’hôtel Corinthia, Faysal Gergab, chargé de la réhabilitation des infrastructures, a lancé un appel aux fonctionnaires. «Qu’ils regagnent leurs postes au plus vite. Nous avons besoin d’eux», répète cet administrateur fraîchement débarqué du Qatar. Les ingénieurs électriciens ont répondu présent. Ils sont une dizaine à attendre, au premier étage du siège de Gecol, leur nouveau ministre, le docteur Awad Ibrahim, arrivé de Benghazi où il siégeait au CNT, depuis son retour de Dubaï.

Tripoli revit mais a soif. L’eau manque. Les énormes canalisations qui relient la capitale à ses sources d’approvisionnement, 80 km au sud, ont été endommagées. A chaque croisement, des jeunes, frères ou cousins des miliciens de quartier armés, vendent les packs de bouteilles d’eau potable acheminés de Tunisie. Restées jusque-là à l’intérieur des maisons, femmes et filles commencent à sortir pour préparer la rupture du jeune. Les étals de légumes frais, sur les trottoirs, ont refait leur apparition. Des camionnettes vendent des jus de fruit. Chacun franchit la porte de chez soi dans un mélange de peur, d’espoir, et d’envie de fêter la chute du tyran Kadhafi dont un grand portrait a été planté par les rebelles… au milieu d’un des nombreux tas d’ordures qui s’accumulent au pied des anciennes murailles. Tripoli-dérision: c’est là, au-dessus des immondices fumantes, que l’ex-dictateur avait prononcé son premier discours appelant à résister coûte que coûte à l’OTAN. Où sont donc passés les fidèles qui scandaient son nom?

C’est l’autre défi de Tripoli qui veut tourner la page et montrer qu’elle n’était pas une capitale inféodée, hostile à la révolution démocratique: celui de la mémoire. La fin du ramadan, qui noue les estomacs depuis plusieurs semaines, coïncidera, tout le monde le croit, avec un flot de révélations. Les entrailles de la ville commencent d’ailleurs à parler. Untel revient d’un commissariat de quartier, brandissant les rapports des services de renseignement sur un couple de voisins disparus et soupçonnés d’être en lien avec la rébellion. Un autre raconte comment il a, avec des volontaires du Croissant-Rouge libyen, été ramasser des cadavres anonymes au rez-de-chaussée d’un immeuble de la police. Ceux qui l’écoutent tournent presque le regard. Des cadavres entassés, exécutés comme à l’abattoir dans les dernières heures sombres du régime? La réponse terrifie. La chute brutale de Kadhafi est lourde de funestes secrets.

Dix-neuf heures. En l’absence de restaurants rouverts, les Tripolitains s’invitent les uns les autres pour le dîner. La nuit qui commence sera encore plus longue que les précédentes. Quelques heures gagnées chaque jour sur l’angoisse de voir reprendre les hostilités. «Tripoli est libérée, sécurisée. Elle est la capitale de la nouvelle Libye», proclame le porte-parole du CNT, Malmoud Shamman. Les ingénieurs de l’électricité prennent, sur leurs portables libyens qui ont recommencé à fonctionner, des nouvelles de leurs équipes locales. Les familles stockent eau, pain, biscuits, lait et dattes. La vérité sur la révolution de Tripoli attendra. La fête peut commencer. L’appétit de la liberté est retrouvé. ö Page 12